Premier entraîneur-chef francophone des Golden Bears de U of A

En argot albertain, un ‘dugout’ est un réservoir d’eau creusé à même le sol qu’entretiennent les fermiers pour pourvoir aux besoins des animaux. En hiver, si on fait le nécessaire, ça peut devenir une patinoire. Pour Serge Lajoie, le voyage qui a mené du ‘dugout’ de la ferme familiale à La Corey où il a lacé des patins pour la première fois jusqu’à la barre de la meilleure équipe de hockey universitaire au pays est un « succès instantané » qui s’étale maintenant sur quatre décennies.

Lorsqu’on interviewe un ancien joueur de hockey, on s’attend, quelque part, à un sourire nostalgique, peut-être même à un soupçon de regret dans la voix, faute d’avoir fait le grand club, « the Show » comme disent les Américains lorsqu’il s’agit de baseball. Eh bien, ce n’est pas le cas ici. Car même s’il n’a pas joué dans la LNH, Serge Lajoie a emprunté un parcours qui ferait rêver beaucoup de Canadiens, jeunes et moins jeunes.

Nommé instructeur-chef des Golden Bears de l’Université de l’Alberta à l’été 2015, Lajoie poursuit depuis plus de 30 ans, une belle carrière d’homme de hockey. C’est un métier qu’il a toujours abordé de manière pragmatique et réfléchie, que ce soit comme joueur, comme enseignant ou comme entraineur.

Et s’il se prête avec plaisir à l’exercice visant à dresser son portrait, il faut toutefois le déjouer et le contourner pour se rendre au but. S’il aime qu’on parle de lui, eh bien lui, préfère parler des autres. Lorsqu’on lui demande quel est son souvenir le plus cher au hockey, il évoque l’année de championnat des Golden Bears en 1992. Pourtant, sur le plan individuel, sa dernière saison, 1992-1993, est presqu’impossible à surpasser. C’est l’année où le capitaine des Bears a été nommé meilleur joueur universitaire canadien et athlète masculin de l’Année (U of A) en plus d’être nommé à la première équipe étoile de la conférence universitaire de l’Ouest.

Une affaire de famille

« J’ai toujours voulu jouer à l’avant » révèle Serge Lajoie dont le héros de jeunesse était Guy Lafleur du Canadien de Montréal. Toutefois, à quelques exceptions près, on l’assigne à la ligne bleue depuis ses années Peewee. On a dit de lui qu’il n’avait pas le meilleur coup de patin. Mais son sens de l’anticipation en a fait – littéralement et autrement- un incontournable à la défensive.  « J’ai toujours admiré les défenseurs-offensifs comme Larry Robinson, Guy Lapointe, Serge Savard » lance-t-il, parlant du ‘Big Three’ du Tricolore qui a dominé la ligne bleue pendant la dynastie de l’équipe à la fin des années 1970.

Serge – tout comme le reste de la famille Lajoie voue un culte particulier au Canadien de Montréal. Que ce soit le patriarche Jean-Claude – lui-même un marqueur redoutable au Collège Saint-Jean et dans la ligue commerciale à Bonnyville, son frère Joël, un ancien des Traders de Fort Saskatchewan (Junior A) ou encore ses enfants Isabelle et Marc qui jouent au niveau élite chez les Bantam et les Peewee respectivement, l’allégeance à la “sainte-Flanelle” demeure indéfectible.

Chez les Golden Bears et chez les ‘pros’ en Allemagne, Lajoie portait le numéro « 4 » en l’honneur d’une autre légende du Canadien, Jean Béliveau.

Les années de Serge Lajoie dans les rangs amateurs ont donné lieu à un va-et-vient effréné entre l’Alberta, la Saskatchewan et la Colombie-Britannique. À 14 ans, alors qu’il joue avec les Bantam à Bonnyville, il est repéré par l’organisation des Pats de Regina de la Ligue junior majeure de l’Ouest. Il passera deux ans à Regina, évoluant avec les Highnooners du circuit Midget AA  et s’entraînant à l’occasion avec les Pat Canadians (Midget AAA), le club ferme des Pats de Regina. Ce n’est que plus tard, avec les Blazers de Kamloops, qu’il jouera dans la ligue junior majeure. Après sept matches, il décide de rentrer en Alberta et de se joindre aux Saints de Saint-Albert de la Ligue junior A.

Une question d’équilibre

En 1993, Serge Lajoie obtient un baccalauréat en éducation avec une spécialisation en entraînement sportif de l’Université de l’Alberta. « Le ‘Masters of Coaching’ est l’étude du rôle de l’entraîneur dans le développement d’une équipe » spécifie-t-il. Ses responsabilités d’instructeur-chef des Golden Bears comprennent d’ailleurs l’enseignement d’un cours en technique d’entraînement et de direction d’équipe à U of A.

À son retour d’Europe en 1998 après cinq ans avec une équipe professionnelle allemande, il devient brièvement le coach des Traders de Fort-Saskatchewan mais dans l’ensemble, il opte pour un vécu un peu plus stable. Il enseigne dans les écoles d’immersion Frère-Antoine et Holy Cross d’Edmonton, avant de passer au programme ‘Sport-Études’ offert à l’école Donnan et à l’Académie Vimy Ridge où il  enseigne l’art du hockey aux élèves de la 3e à la 9e année.

Un grand virage en 2003 le mène à une carrière d’entraîneur, tout d’abord comme adjoint avec les Golden Bears puis derrière le banc des Ooks de NAIT de la conférence collégiale albertaine. Sous Serge Lajoie, NAIT remporte trois championnats en cinq saisons. Il est élu entraîneur de l’année de la conférence en 2014 et en 2015. Lorsqu’Ian Herbers quitte les Golden Bears après trois championnats consécutifs pour se joindre à l’organisation des Oilers d’Edmonton, Serge Lajoie devient le choix naturel pour poursuivre la lancée victorieuse derrière le banc. Toutefois, l’équipe a perdu sept vétérans après la saison 2014-2015, le destin de toute équipe universitaire. Cela vient souligner le travail de reconstruction qui est toujours en cours à ce niveau de compétition. Une dynastie est difficile à préserver au hockey universitaire.

L’occasion de réfléchir

Environ 90% des joueurs universitaires canadiens proviennent du circuit junior majeur CHL. Il s’agit de jeunes qui ont choisi de terminer leurs études afin de prendre une décision définitive sur leur carrière. « C’est un point tournant (dans leur vie) et les décisions ne sont pas évidentes. Mais c’est aussi l’occasion de se poser des questions importantes tout en faisant payer ses études » somme l’entraîneur-chef. Jouer chez les pros demeure tout de même une option attirante. Il y a quelque temps, un ancien des Bears a fait le saut vers une ligue mineure professionnelle aux États-Unis.

« Nous tentons de le convaincre de revenir chez nous parce qu’il est encore éligible (au programme universitaire), dit Serge Lajoie. « C’est à chacun de se demander où est-ce que je serai dans cinq ans? Qu’est-ce que je ferai une fois ma carrière au hockey finie ? D’où l’importance d’un Plan B. » reflète-t-il. Une carrière dans la LNH dure en moyenne de quatre à six ans. Et malgré la croyance populaire, moins d’un quart de ses joueurs gagnent plus d’un million de dollars américains par année. (1)

Influencé par Billy Moores, son entraîneur chez les Golden Bears pendant quatre de ses cinq saisons, Serge Lajoie connaît l’avantage de l’approche directe avec ses joueurs : « En jouant sous Billy (2), j’ai appris l’importance d’une bonne communication et d’une bonne écoute (de l’individu), toujours avec le développement de la personne comme objectif ». C’est ce même message qu’il renforce lors de présentations occasionnelles dans les cliniques de Hockey Canada. Sur la glace, l’instructeur-chef des Bears mise sur un style agressif axé sur la possession de la rondelle. Son modèle est Mike Babcock des Maple Leafs de Toronto. Début février, l’équipe présentait une fiche de 15 victoires et neuf défaites (dont deux en surtemps), occupant le troisième rang derrière les Huskies de l’Université de la Saskatchewan et les Cougars de l’Université Mount-Royal de Calgary.

Avant tout, le présent.

Lajoie ne regrette aucunement de ne pas avoir fait carrière dans la LNH. Il est toutefois très heureux d’avoir joué chez les professionnels en Europe. Il a participé à un camp d’entraînement des Oilers en 1993 en tant qu’agent libre. L’équipe lui propose alors un poste avec les Admirals de Milwaukee de la Ligue internationale (IHL). Il passera plutôt cinq ans avec EC Bad Nauheim un club de première division en Allemagne. Le traitement est plus qu’honnête et la saison, courte.

Il se laissera tenter par la compétition une dernière fois et se joint à l’équipe de Ministikwan Lake de la Saska Senior League qui se rend en finale de la Coupe Allen en 2004, remportée par une équipe de Saint-Georges de Beauce. L’équipe déménage à Paradise Hill (Saskatchewan) en 2004-2005.

Avec un peu d’insistance, en fin d’entretien, on arrive à lui soutirer qu’il aimerait un jour être sollicité pour un poste dans l’organisation d’un grand club. Mais on sent qu’il s’agit d’un rêve vague et que la réponse est surtout offerte pour le bénéfice de l’intervieweur qui cherche à bien boucler la boucle. Car Serge Lajoie n’en a que pour le prochain matche. Pour lui, l’avenir se passe avant tout au présent.

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