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Soins de santé en français : l’Alberta doit-elle s’inspirer du Manitoba?

Pour clore le dossier sur l’accessibilité aux soins de santé en français en Alberta, Le Franco examine une perspective nationale. Une étude conduite par l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques se penche sur les causes et les facteurs qui déterminent l’offre de soins de santé en français en contexte minoritaire.

L’accès aux services de santé en français s’est amélioré de façon inégale selon les provinces depuis les années 1990. La crise liée à la possible fermeture de l’Hôpital Montfort, un établissement francophone à Ottawa, en 1997, a servi de déclencheur à une prise de conscience des francophones de l’importance de la protection des soins de santé en français en situation minoritaire.


Boniface Bahi, professeur au Campus Saint-Jean, a participé à l’étude conduite à partir de l’exemple de quatre hôpitaux anglophones soit, Horizon Health Network au Nouveau-Brunswick, Yarmouth Regional Hospital en Nouvelle-Écosse, Sudbury Regional Hospital en Ontario et St-Boniface Hospital au Manitoba. M. Bahi a étudié le cas du Manitoba.

Le chercheur indique que le cadre juridique, la pression communautaire et la volonté interne des dirigeants de l’institution sont des facteurs déterminants dans l’offre active de services en français.

« Il n’y a qu’au Nouveau-Brunswick où le cadre juridique est officiel et contraignant puisque la province est officiellement bilingue. En Ontario et au Manitoba, les directives et recommandations du gouvernement situent le cadre de l’offre de services. Mais dans les hôpitaux où la langue de travail officielle est l’anglais, offrir des services en français est considéré comme faire des extras afin de contenter une minorité de la clientèle », explique M. Bahi.

L’autocensure
La faible demande de services de santé en français est une des justifications avancées par le personnel administratif des établissements de santé réticents à défrayer les couts associés à la mise en place d’un service bilingue.
 
Plusieurs campagnes de sensibilisation des francophones pour demander des soins en français ont lieu à travers le pays. Le Réseau santé albertain offre d’ailleurs une épinglette à cet effet, qui, lorsqu’elle est portée, permet d’identifier le patient qui désire être servi en français ou le professionnel capable de répondre dans la langue de Molière. 

« Le droit est là, mais que dit le fait? L’impact appartient aux acteurs, il faut vivre la chose », avance le chercheur.

Il observe qu’individuellement, le citoyen n’a pas tendance à exiger d’être servi en français ou d’utiliser les ressources déjà offertes. La pression de l’environnement linguistique anglophone environnant les pousserait à l’autocensure.

Demander d’être soigné en français contribue à la valorisation de la langue française et à son intégration dans le fonctionnement quotidien de la société.

Principe proactif
Un projet pilote de badges portés par les travailleurs bilingues a été mis sur pied à l’Hôpital de Saint-Boniface.

L’information disponible en version papier et sur le site Internet de l’établissement de santé est également offerte dans les deux langues officielles.

L’accueil, l’obstétrie et les urgences ont été ciblés pour offrir de façon active des soins en français en mettant sur pied des postes bilingues, plutôt que d’offrir un service de traduction circonstancielle. « Ce sont les départements où la demande est plus forte démographiquement, d’un point de vue francophone, et ceux où le risque de la vie est le plus élevé », relate Boniface Bahi.

Il existe aussi un projet fonctionnant sur une base volontaire, où les employés qui désirent suivre une formation en français y ont accès facilement dans l’établissement. Les couts étant défrayés à l’interne avec l’aide de certains organismes de défense des droits des minorités linguistiques.

« Il ne s’agit pas seulement d’agir dans l’intérêt du client francophone, nuance le chercheur, l’institution cherche aussi à bien paraitre. On ne veut pas qu’un fait fâcheux déteigne négativement sur l’établissement », informe le chercheur.

Conflits de droits
Les syndicats de certains ordres professionnels soulèvent des réticences par rapport à l’offre de services en français. « Au départ, le syndicat des infirmières à l’Hôpital de Saint-Boniface était opposé à l’implantation de postes bilingues. Ils ne voulaient pas qu’un employé soit discriminé parce qu’il n’est pas bilingue. Ils ne voulaient pas que le bilinguisme prime sur l’ancienneté par exemple », rend compte M. Bahi.

La collaboration étroite avec les syndicats et une politique de divulgation proactive des actions souhaitée au sein de l’hôpital aiderait à concilier le droit des patients à être servis en français et le droit du travail défendu par les syndicats.

La perception des employés à qui on demande de suivre ces formations reste un obstacle. Certains professionnels de la santé comprennent mal pourquoi, dans une société multiculturelle, plus d’efforts devraient être faits pour desservir les francophones que les autres minorités culturelles, en regard des couts et des ressources associés à la mise en place de ces services.

M. Bahi, quant à lui, rappelle qu’il ne faut pas confondre les minorités volontaires, c’est-à-dire les immigrants, avec les minorités involontaires, celles imposées par l’histoire du pays. « Elles ne peuvent être mises sur le même niveau et les exigences du gouvernement envers les minorités involontaires ne sont pas les mêmes qu’envers les immigrants, qui savent qu’ils vont être minoritaires en venant ici », précise-t-il.

L’étude rapporte une incompréhension des anglophones envers le statut du français au Canada. D’où l’importance d’investir le français dans l’éducation des jeunes canadiens le plus tôt possible, « puisque les enfants sont le pont entre les générations », rappelle M. Bahi.

En conclusion, bien que la demande de service en français dans les établissements de santé au pays ne se manifeste pas toujours de façon explicite, le besoin lui, est bien réel. « Nous avons besoin de combiner tous les facteurs qui favorisent l’offre de services en français, la famille, la volonté de l’institution et le cadre juridique », insiste Boniface Bahi.

 

 

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