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Soins de santé en français en Alberta : accès réaliste ou utopie?

L’accès à des soins de santé en français est un dossier important pour la communauté franco-albertaine. Si dans le quartier Bonnie Doon à Edmonton, on retrouve un centre de santé dit bilingue, l’offre d’un tel service à Calgary se fait toujours attendre. Et même à Edmonton, ce centre, construit au cœur de la communauté franco-albertaine, représente un défi en terme d’accessibilité et de service pour les francophones. Pour les ainés franco-albertains, dont plusieurs ont de la difficulté à s’exprimer en anglais, la volonté de vouloir mourir en français demeure un souhait plus que la réalité. À compter de cette semaine, Le Franco présente une série d’articles sur cet enjeu de taille.


Lorsqu’une personne a besoin de soins de santé, que ce soit à l’hôpital ou dans un centre spécialisé – outre le Centre de santé Saint-Thomas –, si elle réussit à obtenir un service en français, c’est par pur hasard, alors qu’un membre du personnel de garde parle français.

Afin d’accroitre le nombre de professionnels de la santé connaissant les rudiments de la langue de Molière, l’école de langue du Campus Saint-Jean offrira, dès cet hiver, des cours de français d’appoint, À votre santé, qui s’adresse aux professionnels de la santé francophones, ou encore à ceux qui désirent améliorer leur capacité à servir des clients dans les deux langues officielles. Ce cours sera offert par Lisette Trottier.

Il s’agit d’un cours spécialisé d’une durée de 30 heures qui peut se donner en ligne ou en personne. Mme Trottier a l’intention de personnaliser le cursus déjà disponible en y ajoutant une dimension culturelle.

« Je partage mon expérience et eux partagent la leur. Je leur laisse savoir les activités et les services offerts en français pour développer leur sensibilité culturelle. Je les invite à participer pour pratiquer la langue, mais aussi pour qu’ils puissent voir, entendre et gouter la culture francophone », explique la professeure.

Elle espère être en mesure d’offrir le cours en personne à la mi-février et les cours en ligne devraient débuter en mars prochain.

Bien qu’elle n’ait pas de formation dans le domaine de la santé, Mme Trottier assure avoir acquis des connaissances en accompagnant son père.

Une expérience personnelle
Lisette Trottier détient non seulement une maitrise en enseignement cumulée à 12 ans d’expérience, mais elle est également personnellement touchée par la problématique de l’accès aux soins de santé offerts aux francophones dans la Capitale albertaine.

Son père, Eugène Trottier, bien connu de la communauté francophone pour son implication et pour avoir travaillé au sein de l’Association canadienne-française de l’Alberta durant 30 ans, nécessite aujourd’hui des soins de longue durée.

« Je me suis rendu compte qu’il existait beaucoup d’idées reçues par rapport aux soins que les ainés peuvent recevoir en français. On a l’impression de pouvoir être malade ou encore de pouvoir mourir en français et on se rend compte que ce n’est pas la réalité », témoigne-t-elle.

Elle ajoute que tous les intervenants qu’elle a contactés la renvoyaient toujours au Centre de santé Saint-Thomas, considéré comme le centre s’adressant aux francophones. En réalité, il n’est pas garanti que les francophones obtiennent une place au Centre Saint-Thomas.

Un long cheminement
« Chaque fois qu’il va à l’hôpital, je suis là. Tout le monde lui pose des questions, il serait capable de répondre en français, mais je dois tout traduire pour lui », explique Lisette Trottier, en parlant de son père.

À la suite de rencontres familiales organisées par l’hôpital où résidait son père, Mme Trottier est entrée en contact avec le traducteur occasionnel fourni par le Campus Saint-Jean. L’institution avait déjà une
formule mise sur pied et cherchait quelqu’un pour donner des ateliers en français, à l’hôpital.

Un projet pilote a eu lieu en novembre dernier, où sept professionnels de la santé de différents domaines ont participé à des cours d’appoint donnés par Lisette Trottier. Cette dernière fait état de la rigidité et de la complexité du milieu médical qui ralentit les initiatives. Elle attend toujours la confirmation de l’hôpital pour donner suite au projet. Les retombées ont toutefois été positives, selon elle.

Une situation en changement
Elle observe beaucoup d’ouverture du milieu médical pour des services en français. « Les gens qui travaillent avec les patients voient l’importance de communiquer en français avec eux, mais il n’y a pas de système en place pour les aider », déplore-t-elle.

Il n’existe à ce jour, aucun centre de soins de longue durée capable de répondre aux besoins langagiers des francophones.

Le coordonnateur à la programmation à la Fédération des ainés franco-albertains, Yannick Freychet, affirme que ce projet avait été envisagé avec le Centre de santé Saint-Thomas.

« Lorsque le gouvernement a décidé de financer le centre, il a commencé à établir ses règles. L’Alberta ne voulait pas investir dans le développement d’un centre de soins de longue durée puisque la province souhaite renforcer ceux qui existent déjà », explique le jeune homme.

Mme Trottier confirme l’importance d’avoir accès à des soins de longue durée en français pour les ainés francophones, son père souffrant d’attrition, qui le conduit à perdre l’usure de sa deuxième langue, en l’occurrence l’anglais. « Ça touche tous les francophones. On risque tous de perdre notre anglais ou on connait personnellement une personne à qui cela pourrait arriver. Les immigrants font aussi souvent venir leurs parents, même les Québécois », fait remarquer Mme Trottier.

M. Freychet conduit présentement une étude qualitative sur les besoins des ainés francophones, dont les conclusions devraient être rendues publiques, cet été. Il admet que la portion santé et sécurité constitue le plus gros morceau du travail.

« La population francophone est vieillissante et beaucoup reviennent à leurs racines, à leur langue maternelle. Ils sont complètement déboussolés de ne pas pouvoir parler français », explique ce dernier.

La professeure de langue considère le dossier des soins de santé aussi important que le dossier des écoles francophones. Elle croit cependant que le dossier de la santé serait plus complexe à aborder puisqu’aucune loi ou clause de la Charte canadienne des droits et libertés ne garantit l’accès à des soins de santé en français, contrairement à l’éducation.

« On espère que l’exemple de mon père va pouvoir faire avancer les choses pour d’autres », souhaite-t-elle.

Lisette Trottier avoue se sentir privilégiée de donner ce cours de français, qui lui permet également de garder un horaire flexible pour accompagner son père, auprès de qui elle est aidante naturelle. « C’est un exemple de comment la communauté s’entraide », conclut-elle, confiante.
 

 

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