Telles sont les sages paroles de M. Lemire au sujet de la contentieuse question des trois écoles de Legal.

Voici les faits tels que rapportés par la journaliste Paula Simons dans le Edmonton Journal du mardi 17 février 2015: une école catholique anglophone (Legal School) n’ayant que 220 élèves pour 475 places refuse d’accommoder une petite école publique anglophone qui se cherche de l’espace. Il se trouve aussi dans le village une école catholique francophone (Citadelle) de 140 élèves occupant un ancien (1923) couvent réaménagé et une salle communautaire.

Le surintendant de la première avance que « le partage n’est pas facile » avec les non-catholiques parce qu’ « une infiltration se produit » (pour qu’on ne m’accuse pas de trahison déloyale du sens, je vous donne les autres mots du dictionnaire pour traduire le mot anglais employé « permeation » : « pénétration » et « imprégnation »). Et, ajoute-t-il, dans les paroles rapportées par la journaliste : « Quand les écoles catholiques partagent un espace avec les écoles publiques, cela peut saper (« undermine ») la capacité des écoles catholiques à garder les espaces d’enseignement complètement catholiques ». En d’autres mots, comme le disaient certains parents catholiques dans les années 1980 à Maurice-Lavallée, on ne veut pas que nos enfants soient contaminés par les non-catholiques!

Voilà le titre qu’on donne au texte du 2 février dernier dans Le Devoir annonçant la rencontre prochaine entre les communautés francophones en milieu minoritaire (CFSM) et le Québec, entre autres, sur la cause scolaire au Yukon. Il est tentant d’ajouter à l’éclat, mais pour éviter de sombrer dans la polémique, je vais m’en tenir à un peu d’histoire et à un argumentaire constitutionnel dans ce rapport entre les CFSM et le Québec.

Commençons par l’histoire. L’audience devant la Cour suprême sur la demande d’interprétation de l’article 23 s’est tenue le 14 juin 1989 après une longue bataille politique et juridique dans les cours albertaines menée par une petite association de parents franco-albertains. Dix-neuf  intervenants et une cinquantaine de constitutionnalistes ont participé au pourvoi. Le 15 mars 1990, la Cour suprême accouchait de la décision Mahé se traduisant par un nouvel espoir de pérennité pour les Franco-Canadiens. Le résultat pratique qui suivit : 31 conseils scolaires à travers le pays, 650 écoles françaises, plus de 150 000 élèves ayant enfin accès à une éducation française langue première.

On sait que l’art. 23 impose aux minorités officielles des contraintes quant au droit à l’instruction et à la gestion de leurs écoles. On oublie, cependant, que cette restriction qui s’inspire de la loi 101 au Québec existe justement pour que celui-ci ne puisse pas contester l’art. 23 sur cette question de l’accès à l’école ainsi limité, et que l’article poursuive les garanties dont veut s’assurer le Québec dans l’exercice de ce droit sur ses nouveaux arrivants. Or, cette composante restrictive de l’art. 23 s’applique-t-elle uniformément à travers le Canada où la situation minoritaire francophone ressemble peu à celle des anglophones du Québec? Laissons parler le texte de la décision Mahé.

Dans le reportage du Franco du 11 au 17 décembre dernier (p. 3), signé Arthur Bayon, et portant le même titre que cette chronique, Henri Lemire, cité dans les premières lignes du reportage, explique aux parents de Beaumont, avec l’autorité de l’expert et le détachement de l’administrateur qu’on lui connaît, le choix des parents de la façon suivante: « On ne veut pas vous influencer d’une façon ou d’une autre, dit-il. (…) La loi veut que l’école soit publique ou catholique. Au conseil scolaire, ça ne fait aucune différence », n’ajoute-t-il pas. Il y aurait des chapitres à écrire sur ces quelques énoncés, mais là n’est pas le sujet de cette chronique.

Les conseils publics et catholiques de la majorité anglophone créent des écoles à l’intérieur de leurs systèmes respectifs déjà établis où la question de la confessionnalité ne se pose pas, ou exceptionnellement. Or, dans le système francophone, dans la mesure où ce sont des conseils composés, on nous dit qu’il faut choisir et que c’est la loi dictée par l’Acte scolaire albertain.

Si c’est aujourd’hui la pratique (voir art. 255.3 de l’Acte scolaire albertain) – et il faut s’en féliciter en autant que le processus reste objectif et les parents bien informés –, cela n’a pourtant pas toujours été le cas étant donné la façon dont le CSCN s’est développé. Il semble que certains se soient donné des passe-droits et des privilèges en raison d’une application partisane qui remonte à sa création. Le processus actuel qui permet aux parents de l’école de choisir l’option qui leur convient correspond-il à l’application souhaitée par la Cour suprême du Canada?

J’aborde ces « regards prospectifs » ce mercredi matin (7 janvier) après avoir entendu à la radio les nouvelles de la tuerie à Paris dans les bureaux de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo où une douzaine de personnes ont été exécutés par ces « fous de Dieu », comme on les appelle couramment maintenant. Ceux-ci se justifient en évoquant la vengeance du prophète contre un magazine qui s’est donné le mandat de critiquer, sans exceptions, par la satire, l’ironie et la moquerie tout ce qui est risible, absurde, hypocrite, truffé de bêtise ou son incarnation, etc. Évidemment, puisque tous et toutes pouvaient ou ont déjà fait l’objet d’un même discours de ridicule, les responsables de Charlie Hebdo devaient se sentir suffisamment à l’abri d’attaques « déloyales » pour oser frapper d’ironie même une image du prophète invoquée par ces fondamentalistes pour justifier leurs sanguinaires approches démagogiques contre ces infidèles dont le rire ridiculisateur leur est insupportable, comme d’ailleurs la musique, le chant, la danse, le sport, l’éducation de la femme, et j’en passe.

Lors du lancement de Francophonie albertaine plurielle vendredi 12 décembre dernier, l’acronyme FRAP, qui l’identifie maintenant, a suscité des sourires et quelques interrogations quant à son sens qu’il faut sans doute chercher du côté métaphorique ou symbolique. Disons d’emblée que c’est à chacun/e de l’associer à ce qu’il peut évoquer chez lui/elle, mais il est indubitable que le mot frappe par sa qualité d’homonyme. Je sais de sources sûres que le comité responsable de la création de l’organisme a d’abord choisi un nom qui incarnait le mandat et les objectifs qu’il voulait se donner, et que le mot « frap » est venu ensuite. Comme si un destin quelconque était à l’origine de ce regroupement d’individus issus de plusieurs coins du monde francophone, et comme si un mandat particulier leur avait été ordonné. J’ose avancer une telle explication parce que le Robert historique de la langue française (1992, de 2383 pages, en deux volumes) traite de la langue française – son évolution et sa place dans le monde – de la page 829 à 840, et glisse au milieu de ces pages (p. 837) le mot « frapper » et « frappe », notre homonyme ici auquel il accorde dans ses premiers exemples le sens suivant : (1178, estre en male frape « être en situation difficile ») « action de frapper et son résultat ». Cela semble résumer les étapes que la FRAP veut se donner – une « situation difficile », en effet, caractérisée par une exclusion systémique, qui fait appel à des solutions – un peu comme on dit que la parole vient du silence, métaphore tout désignée pour le processus enclenché par la FRAP…

Le document ‘‘Catholic School Facilities in Alberta’’ produit par la Alberta Catholic School Trustees’ Association (ACSTA) dont est membre la partie catholique du CSCN, adopté à l’unanimité en janvier 2003, et réaffirmé en avril 2011, semble confirmer le rapport à l’autre tel qu’il est apparu dans les années 1980 lors d’une assemblée tenue à l’école Maurice-Lavallée quand un parent catholique a déclaré à un parent non-catholique (comme c’était la seule école francophone à Edmonton, à ce moment-là…) qu’il ne voulait pas que sa fille soit contaminée par celle du non-catholique. Et ici, on ne parle pas du virus Ebola mais de deux petites filles, déjà copines, qui devaient avoir 7 ou 8 ans. Le commentaire avait scandalisé beaucoup de parents catholiques qui voyaient sans doute leur catholicisme d’un autre œil. Ce serait à eux/elles, il me semble, d’intervenir aujourd’hui pour défendre un catholicisme qui correspondrait davantage à la vision d’ouverture que promeut le pape ces jours-ci.

Voici donc des extraits de ce document que l’on peut facilement trouver en ligne. Conformément aux enseignements catholiques, on dit qu’une école catholique a « une culture et une philosophie distincte et unique », qu’elle « se définit et se caractérise par le fait qu’elle est centrée sur le Christ », qu’elle est « un instrument de l’Église », qu’elle se focalise sur « le développement de la personne humaine dans sa totalité », qu’elle est « engagée à l’inculturation de la vie et de la foi », qu’elle est « imprégnée de tous les aspects de l’Évangile de Jésus Christ ». En somme, c’est une école, dit-on, où « la présence, la vérité et la vie du Christ en imprègnent tous les aspects » (ma traduction).

Le pape a récemment offert une branche d’olivier (geste d’accueil et de paix) aux homosexuels de ce monde, en précisant cependant qu’il fallait que ces derniers cherchent Dieu et qu’ils soient de bonne volonté. On ne dit pas quel Dieu il faut chercher, ni la forme que doit prendre cette recherche pour être « appréciée », ou encore comment on évalue la bonne volonté de l’individu. Ni non plus ce qu’on fait des personnes qui ne collent pas à ce descriptif quelque peu limitatif et contraignant. Ainsi, on a été témoins d’une ouverture ambiguë et conditionnelle qui a rapidement été laminée par les cardinaux en quelques phrases « soustractives », comme si eux choisissaient d’abandonner leur chef dans le jardin des Oliviers. Les récits religieux nous disent où cela peut mener! Bravo quand même pour cette première étape qui, à la fois en appelle une autre dans la même logique, et protège contre de rapides avancées casse-cou susceptibles d’aliéner une partie des fidèles selon la hiérarchie conservatrice.

Le paradoxe qui gît au cœur de l’establishment catholique est pertinent de façon analogique dans le contexte de la situation scolaire dans les écoles françaises de la région. Les nouvelles écoles françaises de Beaumont et de Camrose doivent bientôt se donner une orientation publique ou catholique, et il est question (et seulement question à date) de créer une seule grande école secondaire à Edmonton, à Maurice-Lavallée, à laquelle se joindrait le secondaire de l’école publique Gabrielle-Roy. La première raison pratique évoquée qui motive cette possibilité vient du volume d’étudiants qui, ainsi rassemblés, permettraient une plus grande offre d’options et de services de toutes sortes, propres aux besoins éducatifs d’un secondaire de qualité. La deuxième vient du fait que l’école M.-L. est seulement à moitié pleine (donc, un fardeau budgétaire d’envergure à bien des égards). Par ailleurs, G.-R. déborde de tous côtés, et donc une rationalisation logique et intelligente nous amène à faire d’une pierre deux coups, soit remplir une école à moitié vide et éviter d’être obligé d’en ouvrir une autre. Une solution évidente pour ceux et celles qui travaillent dans le système : fin août dernier, à la rentrée scolaire, la question de cet amalgame potentiel qui mérite d’être l’objet d’une considération sérieuse a été posée aux enseignants du Conseil scolaire Centre-Nord (CSCN), qui ont voté par vote secret et qui ont déclaré à la presque unanimité leur appui à cette option possible.

« C’est vraiment mon histoire personnelle », confesse Dianne Woloschuk, la présidente de la Fédération canadienne des enseignants/es (FCE),  qui explique que, adolescente, enfant de deux parents francophones en milieu minoritaire, elle s’est détachée du français et avoue l’avoir presque perdu. Elle précise que malgré les efforts investis pour le « regagner », elle « éprouve encore parfois des difficultés à (s)e sentir à l’aise dans (s)a langue et (s)a culture ». C’est le constat de cette insécurité linguistique chez les jeunes d’aujourd’hui en milieu minoritaire qui a motivé la FCE à développer au cours des quatre dernières années ce projet d’une nouvelle pédagogie dévoilé récemment (l’objet d’un reportage signé Arthur Bayon dans Le Franco de la semaine du 9 au 15 octobre dernier, p. 14).

« On veut encourager les jeunes à parler leur langue, célébrer leur culture, s’engager », signale-t-on encore comme motifs incitant à développer cette nouvelle pédagogie, un projet mandaté par les ministères de l’Éducation des provinces où le français est la langue de la minorité. Les ressources produites pour le projet se trouvent sur le site internet PELF.ca où se trouvent également son but (« offrir au personnel enseignant une pédagogie conçue pour répondre aux besoins du milieu afin d’assurer le succès des élèves tant au niveau scolaire qu’identitaire »), les outils utilisables pour l’atteindre, à savoir les « comment-faire et comment-être », soit « des capsules vidéo » thématiques saisies sur le vif dans la réalité des classes francophones actuelles abordant entre autres des sujets comme « l’identité linguistique et culturelle, la qualité de la langue, les familles exogames, l’autonomie, les accents, (…), la prise en charge personnelle et collective, la place active des jeunes dans la communauté francophone, la diversité culturelle vue par les élèves, les référents culturels francophones », etc., afin de « fournir au personnel enseignant des pistes fructueuses d’intervention ».

Je poursuis l’argumentaire du “verre à moitié plein” par un retour sur des notions clés afin de montrer que la complétude institutionnelle est insuffisante en soi dans notre contexte et peut ainsi fausser notre conscience d’un avenir assuré.

 

Malgré tous les changements institutionnels significatifs qui permettent un certain modus vivendi en français, nous ne pouvons échapper à la réalité d’une langue anglophone tout enveloppante : nous y sommes submergés, imprégnés par elle, séduits, dominés, en raison de son occupation de l’espace public. Ce qu’il nous faut pour changer le pratique langagière des jeunes dans les écoles, les universités et même chez les jeunes parents, c’est-à-dire leur rapport à la langue française, c’est de rétablir la valeur et le prestige du français dans cet espace public, lui redonner l’élan qu’il a déjà connu pour en faire une des  valeurs identitaires fondamentales du Canada entier, et non l’unique apanage des communautés francophones et d’un Québec qui flirtait jusqu’à récemment avec la souveraineté. « Rétablir » et « redonner » vous dites; cela suppose qu’il a déjà existé !

Je reviens donc dans le présent article sur la batterie de facteurs qui complexifie la donne quant à cette chronique d’une mort annoncée pour la francophonie du Canada telle que présentée dans l’édition du Franco du 4 septembre.

 

D’entrée de jeu, il faut dire que se référer uniquement à la langue maternelle pour évaluer la vitalité de nos communautés, comme le fait Charles Castonguay, est d’ores et déjà problématique dans le contexte de la diversité de nos populations métissées (même indépendamment de la composante immigration). Il a déjà été dit que l’exogamie en soi n’a pas à être un facteur négatif de la francité, car ces mariages mixtes peuvent également représenter un potentiel multiplicateur d’une francophonie élargie.

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