Des réflexions sur la Pédagogie à l’école de langue française (PELF)

« C’est vraiment mon histoire personnelle », confesse Dianne Woloschuk, la présidente de la Fédération canadienne des enseignants/es (FCE),  qui explique que, adolescente, enfant de deux parents francophones en milieu minoritaire, elle s’est détachée du français et avoue l’avoir presque perdu. Elle précise que malgré les efforts investis pour le « regagner », elle « éprouve encore parfois des difficultés à (s)e sentir à l’aise dans (s)a langue et (s)a culture ». C’est le constat de cette insécurité linguistique chez les jeunes d’aujourd’hui en milieu minoritaire qui a motivé la FCE à développer au cours des quatre dernières années ce projet d’une nouvelle pédagogie dévoilé récemment (l’objet d’un reportage signé Arthur Bayon dans Le Franco de la semaine du 9 au 15 octobre dernier, p. 14).

« On veut encourager les jeunes à parler leur langue, célébrer leur culture, s’engager », signale-t-on encore comme motifs incitant à développer cette nouvelle pédagogie, un projet mandaté par les ministères de l’Éducation des provinces où le français est la langue de la minorité. Les ressources produites pour le projet se trouvent sur le site internet PELF.ca où se trouvent également son but (« offrir au personnel enseignant une pédagogie conçue pour répondre aux besoins du milieu afin d’assurer le succès des élèves tant au niveau scolaire qu’identitaire »), les outils utilisables pour l’atteindre, à savoir les « comment-faire et comment-être », soit « des capsules vidéo » thématiques saisies sur le vif dans la réalité des classes francophones actuelles abordant entre autres des sujets comme « l’identité linguistique et culturelle, la qualité de la langue, les familles exogames, l’autonomie, les accents, (…), la prise en charge personnelle et collective, la place active des jeunes dans la communauté francophone, la diversité culturelle vue par les élèves, les référents culturels francophones », etc., afin de « fournir au personnel enseignant des pistes fructueuses d’intervention ».


Pour atteindre ses buts, la PELF offre deux options aux utilisateurs, soit les trajectoires de formation, un guide pour l’appropriation des concepts clés : 1) la conscientisaction (associant conscience et action); 2) la sensification (donner du sens aux actions); 3) l’actuelisation (perspective actuelle sur des questions linguistiques et culturelles); 4) la dynamisation (envie d’agir et confiance en soi);  et les moments pédagogiques, sortes de vignettes vidéo signalées plus haut servant d’« accompagnement pédagogique » orientant la réflexion.

Ne connaissant pas tout ce qui existe déjà sur les pédagogies pour les francophones en milieu minoritaire, il m’est difficile de me prononcer sur la nécessité d’un autre outil pédagogique à visée culturelle et identitaire – et l’on pourrait dire que tout outil bien fait possède son utilité –,  mais il est quand même de bonne guerre de se poser la  question quant à la valeur de ce projet eu égard à son objectif premier : « Encourager les jeunes à parler leur langue, célébrer leur culture, s’engager… ».

Ce qui m’a frappé surtout après avoir visionné une vingtaine de vignettes-vidéo, c’est de constater que nos jeunes n’ont pas ou ont perdu l’habitude de parler français, surtout quand on les voit dans un « moment pédagogique » révélateur, « naturellement » à l’aise en anglais au début d’une classe avant l’arrivée de l’enseignante, et balbutiant une langue française boiteuse, péniblement articulée, aux inflexions anglaises, comme si la plupart de nos enfants sortaient maintenant des écoles d’immersion, niveau élémentaire. C’est le même accent, le même vocabulaire rudimentaire, les mêmes balbutiements, un malaise généralisé, en vertu de la pratique ponctuelle et artificielle à laquelle la langue est soumise dans le contexte de l’immersion. On sait qu’en dehors des salles de classe au secondaire comme à l’universitaire, c’est la même pratique langagière au quotidien. Il n’est donc pas surprenant que nos jeunes n’aient plus « les mots pour le dire », et qu’ils tombent ainsi dans le cycle vicieux d’une langue française appauvrie et anémique, les menant fatalement vers l’anglais ou un bilinguisme soustractif, le français chutant alors dans le domaine de l’instrumentalisation, seul espace de motivation potentielle qui reste semble-t-il, mais inadéquat puisqu’il se situe en dehors de l’affect, même pour le francophone de langue maternelle.

Parmi ces jeunes, il y en a qui vont éventuellement assumer leur francité initiale parce qu’ils ont compris l’enrichissement que leur procurent langue et culture françaises surtout quand les deux grandes traditions françaises et anglaises leur sont offertes dans ce pays; certains comprendront avec l’arrivée d’enfant/s dans leur vie.

Souhaitons qu’ils comprennent également que leur rôle de parents est crucial – contrairement à cette majorité de parents francophones dans nos milieux ayant des enfants d’âge scolaire qui parlent surtout anglais à la maison (statistique évoquée dans ma première chronique, dans l’édition du 4 septembre), parce que c’est là où se joue l’avenir langagier et culturel de nos enfants.

La nouvelle pédagogie (PELF) est un autre outil qui aura sans doute son utilité et quelques succès, mais en tant que pédagogie scolaire, elle ne peut qu’avoir un rayonnement limité relatif à son objet. Celui-ci ne peut être atteint sans le concours égal du tandem famille francophone/phile et école française. Il y a une douzaine d’années, la Commission nationale des parents francophones (CNPF) a proposé, suite à une recherche poussée en la matière, un projet d’intervention auprès  des jeunes parents francophones (y compris les couples exogames) ayant pour but de conscientiser ceux-ci à la nécessité de développer chez eux, à la maison, auprès de leurs enfants et dès la naissance (certains proposaient même une intervention à la conception!), l’habitude, le désir et le plaisir de parler français de façon à le faire entrer pour ainsi dire dans l’ADN de leur/s enfant/s (comme on dit que le cerveau a été « rewired » dans sa structure neurologique par l’internet). Si la famille francophone (et même celle en situation exogamique) n’accepte pas de relever la défi et le pari de cet engagement fondamental et essentiel, l’école aura beau se tordre les méninges pour produire une pédagogie superlative, elle n’arrivera jamais à combler le déficit langagier que l’enfance a produit. »

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