Je poursuis l’argumentaire du “verre à moitié plein” par un retour sur des notions clés afin de montrer que la complétude institutionnelle est insuffisante en soi dans notre contexte et peut ainsi fausser notre conscience d’un avenir assuré.

 

Malgré tous les changements institutionnels significatifs qui permettent un certain modus vivendi en français, nous ne pouvons échapper à la réalité d’une langue anglophone tout enveloppante : nous y sommes submergés, imprégnés par elle, séduits, dominés, en raison de son occupation de l’espace public. Ce qu’il nous faut pour changer le pratique langagière des jeunes dans les écoles, les universités et même chez les jeunes parents, c’est-à-dire leur rapport à la langue française, c’est de rétablir la valeur et le prestige du français dans cet espace public, lui redonner l’élan qu’il a déjà connu pour en faire une des  valeurs identitaires fondamentales du Canada entier, et non l’unique apanage des communautés francophones et d’un Québec qui flirtait jusqu’à récemment avec la souveraineté. « Rétablir » et « redonner » vous dites; cela suppose qu’il a déjà existé !

Avant de donner suite à ce commentaire, il me faut faire un petit détour par la théorie sur les notions de valeur et de prestige puisées chez le sociologue français Pierre Bourdieu*. Rétablir le français dans l’espace public, cela veut dire qu’il doit occuper une place prépondérante dans l’économie des biens symboliques. Bourdieu explique que les gens agissent à l’intérieur de contextes sociaux spécifiques auxquels il attribue le nom de « champ » ou « marché », dans lequel il existe différentes sortes de ressources ou de capital, pas uniquement économique (richesse matérielle), car il existe aussi un « capital culturel » (savoirs, compétences, qualifications éducatives, etc.), et un « capital symbolique » (1991:27) « communément appelé prestige, réputation, renommée, etc., qui est la forme perçue et reconnue comme légitime de ces différentes espèces de capital » (1982:295). Il est possible que des champs qui ne sont pas économiques au sens étroit du terme puissent « obéir à une logique économique dans un sens plus large s’ils sont orientés vers l’augmentation d’un certain type de capital (culturel ou symbolique, par exemple) (1991:28). En d’autres mots, les actions et les intérêts que les gens poursuivent, même ceux en dehors de la sphère économique, et bien, de préciser Bourdieu, ces pratiques « ne cessent pas d’obéir à une logique économique » en ce sens qu’elles rendent compte « du caractère fondamental des actions humaines » (1991:29); cela veut dire que les gens sont motivés à agir en fonction d’une valeur et que leur pratique concourt à reproduire cette même valeur.

 

Ainsi, les pratiques linguistiques  doivent être comprises à l’intérieur d’un champ ou marché linguistique. « Les énoncés et les expressions linguistiques sont toujours produits dans des contextes et des marchés particuliers, et les propriétés de ces marchés chargent les produits linguistiques d’une certaine ‘valeur’ » (1991:32). Par exemple, « Lorsque (…) une langue dominée accède au statut de langue officielle, elle subit une réévaluation qui a pour effet de modifier profondément la relation que ses utilisateurs entretiennent avec elle : (…) le renversement des rapports de force symboliques et de la hiérarchie des valeurs accordées aux langues concurrentes a des effets économiques et politiques tout à fait réels », par « l’appropriation de postes et d’avantages économiques (…) », par  exemple (1991:82-3).

 

Il suffit d’extrapoler pour passer de la reconnaissance de la langue (B&B; loi-1969) qui produit la valeur et qui modifie les comportements dans le champ des marchés linguistique et symbolique à l’usage que la majorité de la population en fait dans l’espace public, établissant ainsi sa valeur dans l’économie des biens symboliques.

 

Un exemple qui illustre mon propos : de nombreux Canadiens se souviennent de la fin des années soixante, ou plus précisément, de l’époque Trudeau. La trudeaumanie occasionnée par la course à la chefferie des Libéraux et les élections de 1968 est arrivée sur le dos d’une conjoncture qui a grandement favorisé l’engouement spectaculaire pour ce presque inconnu, tout frais débarqué sur la colline parlementaire à Ottawa. Le Québec de 1968 baignait encore dans l’éclat d’Expo 67 dont sa grande visibilité dans le monde, et surtout peut-être au Canada anglais qui était en train de se familiariser avec les recommandations de la Commission B & B (bilinguisme et biculturalisme). Une bonne foi d’accommodement pour le Québec traversait la nation parce que tout le monde savait aussi qu’un des grands motifs de la création de la B&B avait été l’agitation politique d’un Québec revendicateur exigeant une dévolution de pouvoirs à la province ainsi qu’une plus grande protection de sa langue et culture.

 

Donc, des conditions idéales pour l’apparition sur la scène nationale d’un personnage charismatique qui incarne la dualité officielle et qui parle parfaitement les deux langues officielles, une personne brillante, éloquente, passionnée mais nuancée dans ses prises de position, affichant une indépendance qui plaît, etc. Mais sa grande signification pour notre propos, c’est la valeur et le prestige qu’il incarne et déploie pour la francité – dans la mesure où celle-ci se trouve également investie des autres éléments qui habitent l’espace public à ce moment précis dans l’histoire -  au point où Pierre Trudeau devient le modèle, l’émule de la nation, l’individu que l’on voudrait tous/tes  devenir.

 

La Loi sur les langues officielles (1969) qui suit, les mesures prises pour bilinguiser la Fonction publique, la création des écoles d’immersion, et ainsi de suite : tout cela se produit dans une facilité renversante quand on se situe dans la perspective des conflits culturels et linguistiques qui ont ponctué l’histoire du pays. De plus, une époustouflante effervescence pour le français traverse le pays, et cela sans exceptions, si ce n’est peut-être des quelques enclaves redneckiennes qui perdurent, quel que soit l’état des choses.

 

Si j’insiste un peu sur cet épisode dans l’histoire, c’est qu’il peut servir d’exemple pour  la situation actuelle : pour reprendre ce que disait Bourdieu, la « réévaluation » de la langue, ou dit autrement, la valeur et le prestige qui lui sont accordés grâce à sa nouvelle place dans le marché des biens symboliques, comme nous le démontre les premières années du gouvernement Trudeau, « modifie (…)  profondément la relation que ses utilisateurs entretiennent avec elle » (1991:82), non seulement celle que les nouveaux convertis – les Anglais – veulent avoir avec le français, mais aussi, et surtout peut-être, chez les nôtres, qui retrouvent fierté et désir d’être francophones après avoir langui si longuement dans les marges de l’histoire.

 

L’affaire Piquette et le cas Mahé, dans leur éclat public, ont produit des effets semblables en Alberta.

 

L’histoire nous donne des exemples éloquents de conditions pouvant produire cette valeur ajoutée au français. Il faut imaginer ce que pourrait donner aujourd’hui dans notre milieu une revalorisation de la langue, en tandem avec l’appareil institutionnel (suffisamment complet) dont nous jouissons maintenant pour apprécier ses effets sur l’usage de la langue dans nos communautés.

 

Il me paraît impératif que nos associations porte-paroles ainsi que tous nos leaders accordent une place de première importance à des stratégies et à des campagnes de contacts et de séduction auprès de nos partenaires pour que le français reprennent ses lettres de noblesse parmi les valeurs qui définissent le Canada. Rétablir le prestige et la valeur du français paraît possible dans les contexte des dispositions actuelles très favorables (plus de 80% des Canadiens appuient le bilinguisme), et dans l’expression manifeste de nombreux francophiles pour l’établissement d’échanges formalisés et multipliés avec notre communauté. Il est temps de s’imaginer autrement en profitant d’une conjoncture favorable à l’épanouissement d’une communauté enrichie par sa diversité.

 

*Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire(1982), et Langage et pouvoir symbolique(1991).

 

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