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Déclin du français au Canada, ou le verre à moitié plein

Je reviens donc dans le présent article sur la batterie de facteurs qui complexifie la donne quant à cette chronique d’une mort annoncée pour la francophonie du Canada telle que présentée dans l’édition du Franco du 4 septembre.

 

D’entrée de jeu, il faut dire que se référer uniquement à la langue maternelle pour évaluer la vitalité de nos communautés, comme le fait Charles Castonguay, est d’ores et déjà problématique dans le contexte de la diversité de nos populations métissées (même indépendamment de la composante immigration). Il a déjà été dit que l’exogamie en soi n’a pas à être un facteur négatif de la francité, car ces mariages mixtes peuvent également représenter un potentiel multiplicateur d’une francophonie élargie.

J’y reviendrai plus loin. Il est temps aussi de soulever la question de cette population de francophones/francophiles de langue maternelle anglaise qui sortent entre autres des écoles d’immersion et qui attendent depuis longtemps une invitation à participer à des activités en français avec nous. Elle nous dépasse par le nombre et représente un atout politique mobilisateur à ne plus négliger.

 

Il y a grosso modo 68 500 francophones en Alberta, mais plus de 225 000 (Stat. Canada, 2006) Albertains parlent français. Combien parmi ceux-ci se déclarent de langue maternelle française, même chez les premiers? La réponse à cette question rend caduque l’unique critère de langue maternelle qui n’a à peu près aucune pertinence dans le contexte d’une communauté de parlants français nés de l’immersion française ou de l’immigration. Ce qui est évident, cependant, c’est l’énorme difficulté que nous avons de faire de ces groupes des membres actifs d’une francité visible, pertinente, rassembleuse et nécessaire à la vision que le Canada s’est toujours donnée. Songeons à tous les actes constitutionnels importants dans l’histoire du pays. Pourtant s’ils l’étaient, cette francité serait à l’avant-garde d’une construction sociale que porterait un projet de société fondé sur notre réalité actuelle. J’y reviendrai.

 

Dans les derniers quelque vingt ans, nous avons vécu dans les retombées d’une étape décisive légitimant notre existence en tant que communauté : la reconnaissance de nos droits scolaires, une des pierres angulaires de notre collectivité qui nous donne enfin le pouvoir et le droit de nous imaginer un avenir. Avec l’ajout de services sociaux, de services en santé et en justice, cela nous a permis de progresser vers une quasi « complétude institutionnelle » (Breton, 1964), à un niveau presque insoupçonné avant la Charte de 1982. Le tout a été consolidé en 1988 quand le gouvernement canadien a révisé la Loi sur les langues officielles et s’est donné l’obligation de voir à l’épanouissement et au développement des minorités de langues officielles.

 

Dans ce contexte, on a presque le droit de se considérer comme société! En vertu de ce fait, c’est dans l’ordre des choses de voir d’importants flux migratoires récents se diriger vers nos milieux et de facto, changer la configuration communautaire francophone, entre autres, dans le rapport entre minorités officielles et gouvernements.

 

En effet, l’arrivée considérable d’une francophonie internationale en Alberta surtout depuis une quinzaine d’années a produit encore un élargissement institutionnel ayant des retombées sociales et politiques considérables. Par exemple, il existe maintenant dans le réseau du Conseil scolaire Centre-Nord 16 écoles françaises, dont la moitié des élèves sera bientôt issue de l’immigration.

 

Le coût de l’éducation française langue première en Alberta atteint presque maintenant les 120 millions $. Il faut peu d’imagination pour apprécier comment cela multiplie la demande de cadres et de services éducatifs nécessaires, c’est-à-dire tout un système qui irradie dans la communauté s’échelonnant du matériel pédagogique à produire, des spécialistes à développer, des enseignants à former, et s’étendant jusqu’aux chauffeurs d’autobus scolaires. Les parents, qui à une époque pas très éloignée glissaient tranquillement avec leurs enfants vers l’anglais, sont maintenant insérés dans un réseau d’institutions. Ils sont interpellés à s’engager dans un système qui leur permet de persister dans leur langue et leur culture et, disons-le, ils sont incités à se défaire de leur vieille peau de minoritaires par les immigrants, dont le rapport à la langue française n’est pas celui d’une schizophrénie historique.

 

Malgré tout cela, M. Castonguay a peut-être raison de nous mettre sur le qui-vive, car il y a bien ces jeunes parents francophones qui parlent surtout anglais à la maison; il y a les mariages exogames inévitables qui selon la recherche ont tendance à fragiliser encore davantage le minoritaire; la langue anglaise continue à dominer l’usage chez les jeunes, dans les écoles et dans les universités francophones (comme la recherche l’a encore démontré, cela ne change pas forcément un certain rapport identitaire positif et revendiqué à sa francité bien qu’elle soit désormais associée au bilinguisme).

 

Cet usage ponctuel et limité du français dans le quotidien crée, cependant, une langue fragile et précaire, parce que rendue vulnérable, susceptible de succomber à tous les « dérapages » d’envergure. Quand les mots commencent à nous déserter, c’est plus facile de switcher! La langue fonctionne comme un muscle : elle se développe avec l’usage!

 

Il reste encore un autre élément d’une importance capitale qui manque à l’argumentaire ici présenté. Ce sera le sujet de ma prochaine chronique que je vais traiter par la théorie et la pratique. J’invite aussi les lecteurs du Franco à  participer à un échange sur ce sujet du « verre à moitié plein ou à moitié vide » en envoyant un courrier du lecteur à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

 

1.Raymond Breton, “Institutional Completeness of Ethnic Communities and the Personal Relations of Immigrants”, American Journal of Sociology, Vol. 70, No. 2, Sep., 1964, pp. 193-205

- « Les institutions sont essentielles à la survie des collectivités culturelles. Elles sont beaucoup plus que des fonctions de services. Elles sont des milieux linguistiques et culturels qui fournissent aux personnes les moyens d’affirmer et d’exprimer leur identité culturelle. » Jugement Montfort, Cour divisionnaire de l’Ontario, 2001)

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