Trudeau : l’homme d’État en formation

À l’heure où le Parti libéral du Canada est à la recherche d’un nouveau chef pour le mener à la victoire, un petit détour par le passé pourrait se révéler instructif. Non pas pour y trouver une recette, mais pour examiner comment leur dirigeant le plus charismatique après 1945, à savoir Pierre Elliott Trudeau, s’était intensément préparé avant son arrivée en politique, en 1965.

C’est en effet ce qu’une toute récente biographie, parue en français et en anglais, permet de constater (Trudeau. Fils du Québec, père du Canada, tome 2, 2011).


Écrite par deux universitaires à la retraite, Max et Monique Nemni, cette biographie intellectuelle est brillamment réalisée, comme l’était d’ailleurs leur premier tome (2006). Dans ce précédent volume, les deux auteurs suivaient pas à pas l’évolution intellectuelle du jeune Trudeau à travers la correspondance et les innombrables papiers que l’ancien premier ministre a laissés et que peu de gens peuvent consulter.

Ce livre en avait étonné plus d’un par la nature des révélations : le couple montrait que le jeune Trudeau était, à la fin des années trente, un nationaliste d’extrême droite qui partageait les préjugés de son milieu conservateur. Certains ne leur ont d’ailleurs pas pardonné ces révélations…

Dans ce deuxième volume, les auteurs poursuivent dans la même veine et ils prennent le contrepied d’une idée reçue, celle voulant que le Trudeau des années 1950 était désinvolte et pas sérieux. Bref, un dilettante arrivant presque par accident en politique et à qui on prédisait une courte carrière. Or, les Nemni montrent plutôt que Trudeau était un jeune homme qui travaillait consciencieusement à structurer sa pensée. C’est un choc qui l’attend lorsqu’il quitte sa province, en octobre 1944, pour se retrouver à Harvard.

Au contact de professeurs de grande renommée, comme l’économiste Joseph Schumpeter qui ne l’a pas impressionné outre mesure, et d’autres qui le sont moins, mais qui ont été plus  marquants, Trudeau forme et élabore sa pensée politique. Il poursuit sa maturation intellectuelle à Paris et à Londres où il continue d’y découvrir un monde intellectuel radicalement différent de celui du Québec conservateur et catholique.

Mais Trudeau n’est pas seulement un intellectuel désincarné. Par exemple, à Paris, il reste sans cesse préoccupé par le sort et les problèmes des Canadiens français. Ainsi, lorsque Trudeau et ses amis apprennent que le chef-d’œuvre cinématographique de Marcel Carné Les enfants du Paradis, présenté à Montréal, tombe sous la censure de Duplessis, ils envoient une lettre de dénonciation qui parait en avril 1947, dans le journal Le Canada. Mais celle-ci est suivie d’un texte du père Jacques Tremblay qui critique l’immoralisme de Trudeau et de ses amis. Piqué au vif, Trudeau y va d’une réplique qui ne sera pas publiée.

Les auteurs montrent également que lorsque Trudeau part sur les routes menant vers l’Asie, à la fin des années 1940, il ne s’agit pas d’une simple promenade touristique. Il s’agit tout autant d’un voyage ayant une forte dimension politique. Trudeau avait besoin d’acquérir une « connaissance pratique du monde », comme il le dit explicitement dans une lettre à sa mère.

Cette connaissance lui apparaissait indispensable dans la poursuite de sa future carrière politique. C’est pourquoi il visitera différents pays, dont certains étaient en guerre, tout autant pour comprendre le monde que se former le caractère.

Ainsi, le message de fond de cette biographie, c’est que Trudeau était un authentique penseur politique, toujours à la poursuite du but qu’il s’était fixé dans sa prime jeunesse, soit celui d’influencer la destinée de son pays, le Canada, pour que les Canadiens français s’y épanouissent. On ne saurait donc trop recommander cet ouvrage, disponible dans les bonnes libraires, dont Le Carrefour.

Frédéric Boily est politologue au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta.
 

 

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