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Quel rôle la France joue-t-elle dans la francophonie ?

Le 5 mars dernier, lors d’une rencontre à Paris entre Philippe Couillard et Emmanuel Macron, le président français déclarait que c’est en parlant anglais qu’on défendrait la francophonie. Si cette démarche peut laisser perplexe, elle révèle toutefois une différence d’approches entre la France et le Canada, deux « fers de lance » de la francophonie.

Francopresse Bado 86 Macron anglais

Les Franco-Canadiens attendent-ils quelque chose de la France ? « Je ne fais pas partie des défenseurs grincheux, je suis un défenseur conquérant et ambitieux », avançait Emmanuel Macron le 5 mars. Si la démarche du nouveau président français tranche, c’est parce qu’elle semble plutôt s’inscrire dans le plurilinguisme que dans la défense du fait français à la canadienne.

Jean Johnson Credit photo Studio Versa 2La France comme chef de file

Pour Jean Johnson, président de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), la France « est le point de départ ». Il considère à cet égard que le pays des droits humains a « un immense rôle à jouer, un rôle d’influence, de soutien et d’encouragement, c’est un chef de file ».

Un avis partagé par Denis Desgagné, président du Centre de la francophonie des Amériques : « La France joue un rôle énorme. Ce sont des partenaires de terrain incroyables, des relayeurs. Ce sont souvent les alliances françaises ou les lycées français qui font un travail de rayonnement sur le terrain ».

Il faut aussi regarder du côté de l’Afrique pour la politologue Aurélie Lacassagne, professeure à l’Université Laurentienne de Sudbury, pour voir l’impact de la France sur le monde francophone. « Macron a été très clair : il veut refaire un nouveau pacte avec les pays africains, il a un discours par rapport à la jeunesse francophone africaine. Un véritable débat est ouvert par rapport à la francophonie ». D’ailleurs, le premier ministre québécois lui-même avait déclaré que « l’avenir du français se trouve en Afrique » lors de sa rencontre à l’Élysée.

Un engagement restreint

Malgré sa position de chef de file, la France reste parfois timide sur le terrain de la défense de la langue. « Pour moi, la France aurait besoin de prendre des positions fortes par rapport à la langue, démontrer de façon continue un sentiment de fierté pour tous les accents francophones, et soutenir les citoyens qui ont décidé de vivre en français, les célébrer et les appuyer », suggère Jean Johnson.

Pour le responsable, les Franco-Canadiens n’attendent pas forcément quelque chose de la France, mais « veulent qu’elle continue à maintenir l’importance de la langue, qu’elle tienne debout avec fierté ».

Aurelie Lacassagne Credit Rachelle BergeronLa docteure en politique Aurélie Lacassagne est plus critique. Selon elle, la France joue essentiellement la carte économique et délaisse le culturel : « Si c’est pour faire quelque chose comme le Commonwealth, un objet économique, ce n’est pas très intéressant ».

Au-delà de la France, c’est le désengagement de tous les états francophones qu’elle pointe du doigt. « Ils ne parlent de la francophonie que pour parler du développement de relations commerciales, et laissent tomber tout ce qui fait l’intérêt de la francophonie pour les gens, à savoir partager une culture commune ». La politologue incite alors à plus de coopération interétatique, où « la France et le Québec doivent être les fers de lance ». Denis Desgagné la rejoint sur ce point : « La minute où on se divise, on s’autodétruit ».

Une France offensive, un Canada défensif

La différence d’approches qui est apparue lors de la rencontre entre les chefs de gouvernement français et québécois n’est pas contradictoire pour Denis Desgagné. « Couillard et Macron disent la même chose, différemment. Même si on a des approches différentes, tant mieux ! On est gagnants de toutes ces stratégies pour nous épanouir. On est riches de tous ces savoirs », estime le président du Centre de la francophonie des Amériques.

Pour le responsable, l’approche canadienne est essentiellement défensive, « avec toute l’histoire qu’on connaît », là où la France joue offensive, « car elle ne se sent pas menacée ». Le président en veut pour preuve « tous ces territoires où [il voit] la France, en éducation, en entrepreneuriat, en développement et en culture ».

Aurélie Lacassagne complète: « C’est plus fondamental pour le Québec d’être actif au niveau de la francophonie car c’est lié à son identité. Ils n’ont pas le choix, même si je n’ai pas l’impression que le gouvernement Couillard ait été très actif dans ce domaine ».

En outre, la professeure évoque le récent scandale autour de la gestion de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). « C’est un fiasco total », résume-t-elle. Elle voit dans cette affaire l’illustration du « décalage qui existe entre la francophonie des gens, des artistes, des intellectuels, et la francophonie des institutions au fonctionnement dysfonctionnel ».

Pour nombre d’observateurs, la francophonie est avant tout une histoire de valeurs. « Ce n’est pas qu’une langue, relève Denis Desgagné. C’est cette humanité qui se tisse sur la planète, comme disait Senghor ». Collaboration, solidarité, diversité : voilà les maîtres-mots qui y feraient parfois défaut selon eux.

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