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Le français connait-il une renaissance hors Québec ?

Une chronique publiée dans la Gazette de Montréal le 6 décembre par Dan Delmar évoquait la « renaissance » que le français connaîtrait hors Québec, c’est-à-dire le « Canada anglais » pour son auteur. Anne Levesque, née à Falher en Alberta, et militant pour les droits linguistiques, a tenu à répondre par chronique interposée. Pour la francophone avocate établie à Ottawa depuis une dizaine d’années,  cette vision est erronée. Elle nous donne sa perspective.

Anne Levesque 2

Le Franco : Que contestez-vous dans cette vision de « renaissance du français » décrite par Dan Delmar ?

Anne Levesque : L’auteur décrit le « Canada anglais » comme un groupe homogène et souligne que les anglophones hors Québec s’intéressent de plus en plus au français. Pour lui, le militantisme des Québécois francophones crée un backlash auprès des anglophones, qui les décourage de parler français au Québec, alors qu’à l’extérieur, où les gens seraient moins militants, le français serait plus ouvert et vivrait une renaissance. Je tenais à souligner le fait que hors Québec, ce n’est pas un groupe homogène, il y a une diversité culturelle et linguistique, il y a une présence des francophones, des communautés en situation minoritaire.

LF: Vous évoquez dans votre chronique l’immersion française comme devenant un « lieu d’assimilation ». Pouvez-vous expliciter ?

A.L.: Pour moi, les écoles francophones et les écoles d’immersion sont là pour protéger la langue et la culture francophones. Elles ont deux vocations : constitutionnellement et historiquement. Elles ont une raison d’être unique de protéger la langue française. Toutefois, de plus en plus, les écoles francophones deviennent des écoles d’immersion et ce qui était censé être un lieu culturel homogène, un refuge linguistique, devient un lieu d’assimilation.

Certains ayants droit envoient leurs enfants sans parler du tout le français à la maison. Les enfants rentrent alors à l’école sans aucune connaissance du français, et utilisent les écoles francophones pour apprendre la langue. C’est un phénomène assez prononcé en Ontario. Dans certains conseils scolaires franco-ontariens, 85% des élèves n’avaient pas le français comme langue maternelle. Les francophones deviennent minoritaires dans les écoles de langue française.

LF : Dans un contexte de diminution du français parlé en dehors de la salle de classe, comment voyez-vous la vitalité des communautés en situation minoritaire évoluer ?

A.L.: Il faut être militant. Il faut choisir de parler en français, de vivre en français. On ne peut rien prendre pour acquis. Il faut prendre des mesures pour protéger nos droits linguistiques. Et puis, les communautés où les taux d’assimilation ne sont pas en croissance sont des communautés où on accueille des nouveaux arrivants qui parlent le français. Notre survie dépend d’une part de notre militantisme et d’autre part de notre capacité à accueillir de nouveaux francophones. Il faut apporter notre soutien à une francophonie plurielle et diverse, et défendre nos droits dans toute la diversité.

Anne Levesque

LF : En parlant de droits, comment avez-vous reçu l’annonce de la Politique  de services en français par le gouvernement albertain ?

A.L.: Tout avancement est un gain qu’il faut célébrer. À Ottawa, il y avait déjà une politique de services en français mais les francophones revendiquaient un bilinguisme officiel. Depuis, il y a eu une déclaration du maire pour dire qu’il appuyait le bilinguisme mais sans réel impact sur les services. En ce qui concerne l’Alberta, c’est un avancement important de reconnaître les droits linguistiques de la communauté franco-albertaine, mais j’espère que ce sera utilisé comme un vrai tremplin à l’avenir. L’accès aux services est important. Pour contrer le phénomène d’assimilation, il faut pouvoir vivre en français dans plusieurs domaines, pas seulement à la maison ou à l’école.

LF : En tant qu’avocate spécialisée dans les droits à la personne, quel regard portez-vous sur la dualité linguistique dans la justice ?

A.L.: C’est un sujet qui me tient à cœur énormément. La question des juges bilingues est essentielle. Les justiciables ont le droit de se présenter devant la Cour suprême du Canada et qu’on leur lise leur transcription dans la langue officielle de leur choix.

Par ailleurs, certains disent que le bilinguisme et la diversité à la Cour sont mutuellement exclusifs mais ce n’est pas le cas. On peut avoir des femmes bilingues par exemple. C’est le cas de Mary Moreau, (ndlr: première juge en chef à la Cour du Banc de la Reine de l’Alberta nommée en octobre dernier). C’est une femme hyper compétente, avec un parcours professionnel fort impressionnant et un niveau de bilinguisme tout à fait admirable.

Les francophones ont le droit d’insister sur une cour diverse et qui représente les différentes facettes de la francophonie hors Québec, y compris le genre et la diversité sexuelle. Avoir une justice en français, c’est légitimer le statut de la langue et l’importance qu’on lui accorde. Sans cela, on peut avoir des préjudices.

LF : Comment vous définiriez-vous par rapport à la francophonie ?

A.L.: Je suis une militante pour les droits linguistiques. Dans mon métier d’avocate, je réalise qu’en tant que francophones nous sommes privilégiés car nos droits sont protégés par la Constitution. En affirmant ces droits, on n’affaiblit pas ceux des autres.

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