La véritable histoire de la cloche de Batoche

Nommée aux Prix Écrans canadiens pour son travail d’historienne dans le cadre d’un documentaire pour CBC, Juliette Champagne a prouvé que la cloche de l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba n’était pas celle de Batoche.

« Pour les Métis, c’est un symbole de ce qu’ils ont perdu… De leur patrimoine ! », explique l’historienne franco-albertaine Juliette Champagne. Ce symbole, c’est la cloche de Batoche. Avant la diffusion sur CBC, en mars 2014, du documentaire The Mystery of the Bell, beaucoup pensaient encore que cette cloche avait été volée par des soldats à la fin du XIXe siècle, emmenée en Ontario, récupérée par un Métis des décennies plus tard et finalement rendue à l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba. Cette cloche provient en fait de Frog Lake, celle de Batoche ayant presque entièrement fondue dans un incendie en 1990. Mais reprenons depuis le début…

Le parcours de la « vraie » cloche

« En 1879, Monseigneur Grandin était en France. Il a commandé une vingtaine de cloches pour ses missions [dans l’Ouest canadien] qui étaient à leurs balbutiements », débute Juliette Champagne.

En septembre 1884, une de ces cloches est consacrée en l’église Saint-Antoine-de-Padoue à Batoche, une communauté métisse au nord-est de Saskatoon. La cloche sera nommée Marie-Antoinette.

Au printemps 1885, le gouvernement canadien encourage l’arpentage de terres dans l’Ouest canadien, ce qui empiète sur les propriétés des Métis installée le long de la rivière Saskatchewan. Ceux de Batoche font appel à Louis Riel et prennent les armes.  Selon la légende, c’est à ce moment que les soldats canadiens auraient volé ladite cloche, après avoir maté la révolte.


En réalité, la cloche de Batoche n’a pas bougé en 1885. Ce n’est qu’en 1892 qu’elle est remplacée par une cloche plus grosse venue des États-Unis. Mise de côté, Marie-Antoinette sera finalement donnée  à la paroisse voisine de Saint-Laurent en 1937, qui accueille un grand pèlerinage. D’abord installée dans le petit clocher de l’église, Marie-Antoinette est déménagée sur un échafaudage de métal, juste à côté de l’entrée de l’édifice. Une plaque de bronze indique qu’il s’agit de la cloche de Clark mais c’est une erreur : cette dernière a brûlé avec l’école résidentielle de Duck Lake (Saskatchewan) en 1926.

En 1990, un jeune homme met feu à l’église de Saint-Laurent et la cloche de Batoche fond presque entièrement. Il ne reste que le battant et quelques fragments. Ces restes sont actuellement conservés dans un coffre-fort au musée de Duck Lake.

Le parcours de la « fausse » cloche

S’il ne s’agit pas de la cloche de Batoche, d’où provient la cloche exposée devant des milliers de personnes aux Back to Batoche Days et dans diverses localités de l’Ouest canadien sous la tutelle de l’Union nationale métisse de Saint Joseph du Manitoba ? Là encore, il faut remonter en 1885, mais en Alberta cette fois…

À l’époque, alors que le chemin de fer canadien s’étend vers l’Ouest, les autochtones sont contraints de vivre dans des réserves aux périmètres restreints. Il n’y a plus de bisons et presque plus de gibier, alors le gouvernement leur fournit de la viande de mauvaise qualité. De plus, les autochtones n’ont plus de peaux de bête pour renouveler leurs vêtements et combattre le froid. Enfin, des agents du gouvernement abusent de leurs privilèges de toutes sortes de façons.

Les autochtones des réserves de Frog Lake hébergent pendant l’hiver 1884-1885 la seule bande qui avait jusqu’alors refusé de choisir une réserve, celle de Big Bear. Bien que ce chef cherche une solution pacifique, ses jeunes gens s’impatientent et, se voyant refuser des vivres, massacrent l’agent du gouvernement et plusieurs autres individus, notamment les missionnaires Léon Fafard et Félix Marchand. Des troupes sont envoyées à la poursuite des autochtones qui s’enfuient vers la Saskatchewan après avoir pillé et incendié l’église. Un petit groupe de soldats de Millbrook, en Ontario, reçoit l’ordre de stationner à Frog Lake. Ils repartiront dans leur province avec la cloche de l’église, intacte.

Dans les années 1960, le site de Batoche est vendu au gouvernement pour en faire un site historique. Un homme affirme que sa grand-mère a vu la cloche se faire voler. « C’était une rumeur qui est devenue un genre de mythe populaire », affirme l’historienne Juliette Champagne.

 

L'historienne Juliette Champagne, recherchiste sur le documentaire The Mystery of the Bell


En 1991, le Métis Billyjo DeLaRonde se rend à Millbrook et dérobe la cloche qui était conservée à la Légion canadienne royale, puis la ramène au Manitoba en autobus. Pendant une vingtaine d’années, il la conserve secrètement. Ce n’est qu’en 2013 qu’il la rend à Monseigneur Thévenot, évêque de Prince Albert. La cloche sera ensuite remise à l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba et exposée dans différents lieux de l’Ouest canadien.

« Depuis le mois de mai, je travaille avec la bande autochtone de Frog Lake. Le chef a demandé à un avocat de les aider à reprendre leur cloche », précise Juliette Champagne. « Il faudrait un centre qui parle des massacres et des réserves de cette époque, estime-t-elle. La cloche serait la pièce maîtresse. »

The Mystery of the Bell n’a peut-être pas été distingué aux Prix Écrans canadiens fin février, mais il a permis de contredire la légende pour, enfin, rétablir la vérité sur le destin de la cloche de Batoche… et ne pas oublier les parts sombres de l’histoire du Canada.

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