« Si on ne partage pas la mémoire, elle est amenée à disparaître »

Les récentes vagues d’immigration en Alberta ont modifié la composition de la francophonie. Curieux de découvrir les enjeux de cette nouvelle réalité, une dizaine d’aînés en moyenne ont assisté aux cours de Paulin Mulatris du lundi 27 avril au vendredi 1er mai, au Campus Saint-Jean, dans le cadre de la semaine Plaisir d’apprendre de la Fédération des aînés francophones de l’Alberta (FAFA).

« Les aînés, ce sont des gens qui ont beaucoup travaillé pour cette francophonie en contexte minoritaire. Quand il y a des changements comme [l’arrivée de nouvelles populations], je pense qu’il est très important de les tenir informés et qu’ils expriment leur point de vue », estime le professeur de sociologie Paulin Mulatris, qui a donc proposé une semaine de cours sur la nouvelle immigration pendant la semaine Plaisir d’apprendre au Campus Saint-Jean.

Jeudi 30 avril, l’universitaire a donné son avant-dernier cours. Sujet du jour : la construction identitaire de la francophonie albertaine. M. Mulatris rappelle à sa classe que les sociétés contemporaines sont aujourd’hui « globalisées ». Des personnes aux vécus très différents cohabitent et, bien sûr, l’Alberta francophone ne fait pas exception, surtout depuis une dizaine d’années.

Un Franco-Albertain né sur place et un nouvel arrivant francophone originaire de l’Afrique ou de l’Europe n’ont « parfois rien en commun,  à part la langue ! », souligne l’universitaire. Difficile d’en faire abstraction et de « zapper » cette réalité comme une émission de télévision qui ne nous intéresserait pas. Un dilemme se présente alors : comment à la fois « assurer la continuité » et « ménager un espace d’existence » commun ?


Un besoin d’enracinement

Si les francophones nés ici ont pour mission d’aller à la rencontre des nouvelles populations, ces dernières doivent de leur côté parvenir à s’enraciner dans leur nouveau territoire, sans pour autant oublier d’où ils viennent. « Ce n’est pas le morceau de papier qui fait de vous un Canadien, ce sont les valeurs canadiennes ! », estime le professeur. Selon lui, chaque immigrant se caractérise par une certaine « dichotomie » entre son existence passée et sa nouvelle vie.

« Si on ne partage pas la mémoire, elle est amenée à disparaître », assure M. Mulatris. Bien que l’histoire franco-albertaine se transmette via l’école francophone, les aînés ont aussi leur rôle à jouer pour que leurs souvenirs survivent. « Parlez-en à d’autres jeunes, peut-être qu’ils en parleront à d’autres personnes... », encourage l’universitaire. À leur tour, les Albertains issus de l’immigration ne doivent pas hésiter à faire connaître leur culture. Cela peut passer par la parole ou par certains objets. Le professeur de sociologie cite le témoignage d’un enseignant à Edmonton d’origine rwandaise qui n’a gardé qu’un djembé de son pays mais souhaite ardemment le passer de génération en génération.

Après avoir évoqué l’histoire de l’AMFA (Association multiculturelle francophone de l’Alberta, créée en 1989) – la première institution en Alberta consacrée aux francophones immigrés qui a d’ailleurs participé à la mise en place du Centre d’accueil et d’établissement en 2004 –, Paulin Mulatris explique qu’elle est tombée en désuétude, mais que la toute récente FRAP (Francophonie albertaine plurielle) prend aujourd’hui le relai.

L’enjeu de l’école

La dernière partie du cours se concentre sur l’impact des nouvelles populations sur les écoles francophones de l’Alberta. Le couloir d’immigration créé entre Sherbrooke (Québec) et Brooks a permis la création d’une école de langue française sur place en 2004. En outre, le fait que beaucoup de nouvelles familles soient protestantes ou musulmanes fait pression sur le Conseil scolaire Centre-Nord qui ne dispose que de deux écoles publiques à Edmonton, les cinq autres étant catholiques. Parmi les dérives possibles : la « ségrégation spontanée » (avec pour conséquence des écoles peuplées à grande majorité d’immigrants) et la fuite des nouveaux francophones vers les écoles publiques anglophones.

Paulin Mulatris note que le décrochage scolaire frappait de plein fouet les enfants issus de l’immigration en 2006 (jusqu’à 60%). En cause : les problèmes de revenus et de temps des parents parfois obligés de travailler 12 ou 16 heures quotidiennes pour subvenir aux besoins de leur foyer ; mais aussi le culture scolaire africaine qui a parfois tendance à confier toute l’éducation des enfants aux enseignants. Diverses solutions ont été trouvées, notamment l’instauration de la Semaine d’orientation des nouveaux arrivants (SONA), la mise en place de travailleurs en établissement (TEE) pour faire la liaison école-maison et le recrutement d’étudiants payés pour l’aide aux devoirs. L’année dernière, le décrochage scolaire des jeunes issus de l’immigration était descendu à 30%.

« L’école, c’est l’institution de base dans ces communautés », rappelle le professeur.

Évaluer cet élément
(0 Votes)

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'indiquer les informations obligatoires (*).
Le code HTML n'est pas autorisé.

Aller au haut