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“Il faut le dire”

Lundi 16 octobre, la nouvelle tombe: “le nouveau Conseil d’administration provincial de l’ACFA a pris la décision de retirer Félicien Bitupu Mufuta de l’Ordre des sages de la francophonie albertaine après qu’il a été reconnu coupable, par la Cour du Banc de la Reine, d’agression sexuelle, de contacts sexuels sur une personne en dessous de l’âge du consentement et de proférer des menaces”. Un message aussi inattendu que choquant, afin d’informer la communauté. La victime, Me Pierre Asselin, décide de porter plainte en 2011, pour des faits survenus quand il avait moins de 14 ans. Aujourd’hui, il a bien voulu s’entretenir avec Le Franco afin d’expliquer combien la prise de parole est importante.

Le Franco : Pourquoi avez-vous décidé de vous exprimer ?

 

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Pierre Asselin : Je crois qu’il est important de dénoncer les crimes et en particulier les crimes sexuels qui sont proférés envers les enfants.

 

LF : Aujourd’hui, vous êtes devenu avocat, est-ce que ça revêt un double sens par rapport à votre profession ?

 

P.A. : C’est sûr que dans toute expérience dans des causes criminelles, le témoin plutôt que l’avocat va donner une nouvelle perspective sur le système. Premièrement, il faut souligner le rôle important que les procureurs jouent. Ce n’est pas n’importe qui, les personnes qui sont dans cette position font vraiment une réelle différence. Mon procureur était incroyable, pas seulement pour sa capacité de faire son boulot, mais aussi pour le support émotionnel et sa capacité à composer avec la situation. Il était très impressionnant. Deuxièmement, ça donne une perspective complètement différente du côté du Banc, on en arrive jusqu’à questionner sa crédibilité. Ce n’est pas un processus qui est facile.

 

LF : Le système judiciaire actuel est-il adéquat, ou des améliorations sont-elles nécessaires pour aider les victimes ?

 

P.A. : C’est sûr qu’il y a des améliorations à faire. Le système est imparfait, on peut toujours améliorer les choses. Au bout de la ligne, la réalité c’est que le système est un système d’adversaires et c’est le boulot de la Couronne de prouver des choses criminelles. Et puis, comme juriste et citoyen je ne voudrais pas que cela soit autrement. Il y a des commentaires dans les médias, où il faudrait changer le processus criminel complètement pour ce type de crime spécifique. À mon avis, c’est aller trop loin. C’est un système d’adversaires et il n’y a pas vraiment d’autres choix que de remettre en question la crédibilité. Je ne vois aucune solution pour cette question-là. Je pense à plusieurs commentaires que j’ai eu après le reportage disant que c’est correct si les personnes veulent porter plainte ou non, car il n’y a personne qui leur dit quoi faire. Il y a des personnes qui ne se sentent pas protégées par le système. Étant juriste, j’ai vu que je n’avais pas grand choix. J’ai besoin d’avoir confiance dans le système, je dois essayer le système. Je peux comprendre pourquoi des personnes ne font pas confiance ou ne se sentent pas protégées par le système. Il y a plusieurs personnes qui ne veulent pas passer à travers tout le procès encore et de raconter ce qui leur est arrivé.

 

LF : Peut-on dire que votre formation d’avocat vous a aidé à appréhender le système judiciaire par rapport à un individu lambda ?

 

P.A. : Oui, je pense que ça m’a aidé à comprendre tout le processus d’adversaires et puis de comprendre la manière dont une preuve doit être faite. Je savais un petit peu plus à quoi m’attendre.

 

LF : Souvent, les victimes gardent pour eux ce qui leur est arrivé. Vous, vous avez décidé de parler, notamment quand votre femme vous a montré dans un journal que votre agresseur continuait de travailler avec des enfants. Ça ne doit pas être facile d’expliquer pourquoi on garde si longtemps quelque chose d’aussi douloureux ?

 

P.A. : C’est sûr, pour être direct, c’est gênant franchement ! On se dit “regarde, je suis un avocat depuis 2005 et j’ai rien fait pendant cinq ans”. C’est sûr que des personnes se disent que je n’ai pas fait ce qu’il fallait faire et se demandent pourquoi ça m’a pris tellement longtemps pour faire quelque chose. La réalité c’est que les personnes font ce qu’elles peuvent, quand elles peuvent le faire. Et pour moi, c’était à ce moment-là. J’avais besoin du soutien de ma femme pour m’encourager à faire la bonne chose pour le public plus large, de ne rien cacher, malgré les conséquences personnelles. Mais au bout de la ligne, j’espère qu’il y aura des personnes qui seront protégées grâce à cette dénonciation.

 

LF : Actuellement, on assiste à une déferlante de témoignages dans les médias de personnes victimes d’abus que ce soit au Québec, aux États-Unis ou ailleurs, qui correspond aussi à ce qui vous est arrivé. Comment percevez-vous ce phénomène ?

 

P.A. : Je ne sais pas si je vois un phénomène, très sincèrement. Je pense que ce qui se passe dans les médias, dans les commentaires à cette heure, ce n’est pas quelque chose de nouveau. Ça commence en Californie, ça s’étend aux États-Unis, ça se répand autre part. Que ça commence avec Hollywood, ça c’est intéressant. Mais je pense que ça fait un bout de temps que le problème est là. Ce que je trouve intéressant avec ce qui se passe, c’est que ça semble toucher les élites comme on le voit au Québec maintenant, et aux États-Unis avec Weinstein.  

 

LF : Quel est le conseil que vous voudriez donner à un jeune qui serait dans une situation semblable ?

 

P.A. : Il faut le dire. Il faut le dire. Il faut prendre des démarches pour se protéger, le tort se fait dans le silence. Et puis c’est facile de dire qu’il ne faut pas avoir peur. Mais il faut trouver quelqu’un avec qui on a confiance et avec qui on peut partager. Car c’est seulement avec le silence que ces personnes sont capables de commettre ces crimes. Il faut en parler, il faut le dénoncer, et puis il faut juste prendre conscience que la conséquence d’agir est probablement moins pire que la conséquence de ne pas agir.

 

LF : En étant des deux côtés de la barrière, en tant qu’avocat et victime, comptez-vous mettre certaines choses en place afin de rendre le système plus efficace ?  

 

P.A. : Je suis très intéressé par le fait que la juge Moreau a été appointée en tant que juge en chef de la Cour du Banc de la Reine. Si jamais il y a une personne à la cour que je serai prêt à prendre la charge sur un dossier de même. Regarder quel changement pratique pourrait quand même être fait dans le système d’adversaire face à elle. Je suis très intéressé par ça et aussi comme juriste par le fait que le gouvernement de l’Alberta a passé une loi récemment où toute période de prescription par rapport au cour civil pour des personnes qui ont fait des assauts sexuels. De mon côté, ça c’est quelque chose que j’ai l’intention de développer.

 

LF : Quel serait votre plus grand souhait ?

 

P.A. : Mon plus grand souhait c’est que nos enfants soient protégés contre les prédateurs dans notre société. Il est important que les personnes reconnaissent qu’en partageant les histoires, ça donne l’opportunité aux personnes autour de nous de considérer ces questions.

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