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Libéré de sa dette, le Campus Saint-Jean doit se réinventer

Le 30 juin 2014, l’arrivée de Pierre-Yves Mocquais à la tête du Campus Saint-Jean s’est accompagnée de l’effacement par l’Université de l’Alberta d’une dette de près d’un million de dollars. Le doyen revient sur les conséquences des précédentes coupures budgétaires du gouvernement et sur le nouveau départ du Campus Saint-Jean.

Pour diminuer sa dette auprès de l’Université de l’Alberta, le Campus Saint-Jean a dû réduire les dépenses ces dernières années. Quelles ont été les conséquences directes au niveau du personnel ?

Le gouvernement de l’Alberta a fait des coupures de manière très importante. Après avoir promis une augmentation de 2%, il a fait des coupures de 7%. Nécessairement, ça a eu un impact très important sur toute l’Université et sur les facultés. Ça a été le cas pour le Campus Saint-Jean. Il y a eu d’autres raisons à l’époque […] mais cela a surtout été un mauvais concours de circonstances. Par conséquent, lorsque, effectivement, l’Université a demandé au Campus Saint-Jean de résorber sa dette, ça a entraîné un certain nombre de mesures qui ont surtout été mises en place dans les années 2012-2013-2014 et qui ont consisté à essayer de réduire au maximum les dépenses. Ça a signifié avant tout supprimer des postes.

34 personnes ont été mises à pied ou sont parties, ce qui est énorme. Certaines personnes ont décidé de prendre leur retraite et ont tiré parti d’un certain nombre d’avantages que l’Université offrait à ce moment-là. […] Des postes ont aussi été supprimés. Vous avez des chargés de cours et des membres du personnel de soutien dont le contrat n’a pas été renouvelé. Quand je dis personnel de soutien, je parle du personnel administratif. […] Étant donné la nature de leur contrat de travail, il est malheureusement plus facile de se séparer d’eux.

Les licenciements purs et durs, ça a été surtout pour le personnel administratif et pour certains contractuels qui, depuis des années et des années, recevaient un contrat par an pour enseigner et qui, tout d’un coup, se sont retrouvés sans contrat. […]


Est-ce que tout le personnel « perdu » sera remplacé ?

Suite aux coupures qui ont été effectuées, entre 50 et 60% de la dette avait été résorbée. Il restait entre 40 et 50% de la dette à résorber et, en juin 2014, l’Université a décidé d’effacer cette dette. Ça veut dire que lorsque j’ai pris les choses en mains ici, j’ai commencé avec une ardoise claire. En même temps, on m’a indiqué de manière très claire qu’il était essentiel qu’il y ait une vérification financière qui soit extrêmement rigoureuse, ce que nous faisons à l’heure actuelle en mettant en place des systèmes de contrôle.

Quand on fait de l’élagage comme ça a été fait, ce n’est jamais fait de manière très nuancée. La première chose qui a été faite ensuite, ça a été d’essayer de faire en sorte que l’institution continue à fonctionner […] Nous sommes arrivés à une phase normative. Mais ce n’est pas simplement une question de personnel qu’on va réengager ou non. Il y a un certain nombre de choses qui doivent être redéfinies, les programmes doivent être repensés… [Nous devons identifier les endroits] où nous avions autrefois dépensé de l’argent et où il n’était pas nécessaire de le faire.

Ça ne veut pas dire qu’on va nécessairement réengager les gens qui avaient été mis à pied, ce n’est pas ça du tout. [On] doit apprendre à vivre de manière plus modeste. Mais en même temps, il est devenu absolument essentiel que l’on fasse en sorte d’augmenter nos effectifs.

Si vous voulez augmenter le nombre d’étudiants, cela passe par plus de profs, non ?

Exactement. […] Le bassin de population francophone et francophile de l’Alberta s’y prête et le demande. Pour vous donner une idée, pour la première fois dans l’histoire de l’Alberta, les inscriptions en immersion dépassent 40 000, ce qui est énorme. Des élèves choisissent de faire leurs études entièrement en français alors qu’ils sont anglophones. Sur ces 40 000, combien pourraient venir à l’université
ici ? Nous avons à peu près 750 étudiants dont environ 70% sont issus de l’immersion. À mon avis, on pourrait en avoir bien plus. […]

Je pense qu’il y a également un effort à faire pour rendre le campus encore plus attractif. C’est là où on rentre dans cette espèce de cercle vicieux : pour avoir davantage d’inscriptions, il va nous falloir réengager des professeurs et faire une sorte que l’infrastructure soit meilleure. […] L’infrastructure commence à être un peu datée, au particulier au niveau des laboratoires de sciences. […]

Vous parliez de renouveler les programmes, quelle marge de manœuvre avez-vous ?

Si nous voulons changer les programmes, cela passe par un certain nombre d’étapes à l’intérieur même du campus. Par exemple, supposez un instant que la section d’éducation veuille apporter des changements à ses programmes. Elle doit faire des propositions qui vont être discutées au niveau de notre comité de programmation académique. Ça va ensuite passer au niveau du conseil du campus […] puis au niveau de l’Université… Ça peut prendre un an, un an et demi, avant que quelque chose qui ait été proposé se retrouve dans l’annuaire effectif des cours.

Le gouvernement provincial ne valide que la création de nouveaux programmes de bac, de maîtrise ou de doctorat. S’il s’agit simplement de modifier, ça reste à l’interne et on peut également envisager de créer un certain nombre de choses comme des certificats. […]

Est-ce que vous envisagez de faire davantage appel à des professeurs contractuels pour plus de souplesse ?

Si vous prenez la composition actuelle du corps enseignant, vous avez une trentaine de professeurs permanents et une cinquantaine de contractuels. Vous avez déjà ce que certains pourraient appeler un déséquilibre. Il y a un avantage à avoir des contractuels, c’est une plus grande souplesse, effectivement. Il y a un désavantage, c’est au point de vue humain […], surtout à l’heure actuelle où nous avons dû passer de contrats annuels à des contrats de huit mois (le Campus Saint-Jean était jusqu’alors le seul à proposer des contrats de 12 mois ; les autres facultés ne proposaient que des contrats de 8 mois, NDLR). C'est une des mesures qui ont été prises pour essayer de résorber la dette, en plus des départs à la retraite et des suppressions de postes. […]

C’est quelque chose de très difficile, à la limite c’est injuste. C’est une situation que j’essaye de changer mais mes moyens sont assez limités. Quelquefois, la souplesse que cela donne à une institution est contrecarrée par un manque d’engagement. Vous ne pouvez pas demander à une personne qui est engagée huit mois par an – pour enseigner en général six cours – d’être investie dans l’institution au niveau de toutes les activités para-universitaires, ce n’est pas possible. L’institution y perd. […]

L’embauche de nouveaux professeurs permanents est-elle prévue ?

Cela fait partie de mes intentions. En ce moment, on est en train d’engager des professeurs dans des postes qui mènent à la permanence dans tous les domaines : l’éducation, les sciences et les arts. C’est une bonne chose (le Campus Saint-Jean procède notamment au remplacement de professeurs qui ont pris leur retraite au cours des derniers mois, comme Paul Dubé, Roger Parent, Ed Aunger, etc. NDLR). […]

En ce qui concerne le nombre de chargés de cours, ça va dépendre des inscriptions. Il y a autre chose : en principe les gens qui sont chargés de cours ne font pas de recherche alors qu’un professeur permanent a 40% de ses responsabilités dans l’enseignement, 40% en recherche et 20% en administration, services, etc.

Le Campus Saint-Jean va-t-il devenir plus autonome financièrement ?

Partout en Amérique du Nord, l’implication des gouvernements des États ou des provinces dans le financement des universités est à la baisse. Si vous avez l’occasion de le regarder, le documentaire de CNN Ivory Tower est centré entièrement sur les questions financières auxquelles toutes les universités américaines se trouvent confrontées et sur l’énorme dette que les étudiants ont accumulée. La situation canadienne est très différente mais la question se pose de savoir si le modèle actuel est un modèle qui peut continuer à fonctionner.

On a encore de la chance en Alberta : entre 60 et 70% du budget des universités proviennent du gouvernement. Mais vous avez certains États aux États-Unis où c’est entre 5 et 15%. Cela veut dire que dans un contexte comme celui-ci, il faut trouver d’autres moyens de créer des revenus. Traditionnellement, [la solution choisie] a été de mettre la charge sur le dos des étudiants, de leur demander de payer de plus en plus. Mais est-ce qu’il est possible de continuer de cette manière-là ?

Une des choses qui a été adoptée par un certain nombre d’universités, et qui est à l’étude à l’Université de l’Alberta, c’est l’idée que les facultés deviennent responsables de leur propre budget et trouvent une certaine quantité d’argent elles-mêmes. Il y a des avantages et des désavantages à cela. […] Sans vouloir tomber dans les clichés, les ingénieurs ont en général plus de facilités à trouver de l’argent que des philosophes. D’un autre côté, cela permet une certaine créativité et j’ai déjà vu le résultat ici. J’ai constitué un groupe de travail et j’ai envoyé un courriel à tous les professeurs en disant : vous avez des idées ? Et les idées, ce n’est pas ce qui manque. […]

Ceci dit, qu’est-ce qui va se passer ? Je ne peux pas vous le dire à l’heure actuelle parce que vraiment personne ne le sait. À partir de l’année financière prochaine, on va simplifier certains processus administratifs mais ça ne veut pas dire que ce nouveau modèle budgétaire va être mis en place immédiatement. Pour l’instant, il est à l’étude. Les personnes qui préparent des recommandations étudient ce qui se passe dans d’autres universités […] et ce sera le nouveau président qui décidera.

Quelles nouvelles responsabilités pourraient avoir le Campus Saint-Jean ?

Une des choses dont on a parlé, ce serait que les facultés deviennent responsables pour les salaires et les augmentations salariales, que ce soient les augmentations de mérite ou d’indice du coût de la vie. […] Cela voudrait dire que les salaires seraient transférés aux facultés et que les facultés elles-mêmes devraient être en mesure de trouver chaque année l’argent nécessaire pour permettre les augmentations. Si cela se fait, il faudra faire montre de créativité, d’imagination pour trouver des programmes qui en premier lieu servent la communauté et qui, en même temps, permettent une certaine flexibilité budgétaire.

 

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