Logiciels gratuits de Google dans les écoles : qui paie la note?

Grâce à des applications gratuites et des ordinateurs très abordables, Google aurait remporté la lutte pour le marché scolaire. Sa stratégie d’engager le personnel enseignant dans le développement de produits lui a ouvert les portes du système en contournant les décideurs. Aux États-Unis, la googlisation rejoindrait la moitié des élèves de la 6e à la 12e année. Au Canada, Google s’intéresse jusqu’aux conseils scolaires francophones.

À l’école de la Rose Sauvage, à Calgary, Anick Dion est responsable depuis 2013 duprogramme AVAN (Apportez votre appareil numérique) qui permet aux élèves d’utiliser leur portable en classe.« C’est une décision du Conseil scolaire FrancoSud d’utiliser le courriel de Google et ensuite d’apporter la suite Google dans les écoles. Chaque élève et chaque employé ont un compte Google payé par le Conseil scolaire. Les Chromebooks de Google ne sont pas chers et sont très populaires. »

Comme l’explique l’enseignante, les travaux au secondaire sont faits en utilisant des applications de lasuite Google : Docs, Drive et Sheets.« Mon école a commencé à privilégier Google Classroom cette année et on a arrêté de publier des agendas pour les élèves. De plus en plus d’enseignants commencent à évaluer avec Google Form. » Classroom est un système de gestion des devoirs qui permet de distribuer des tâches et de réunir desdocuments autour d’un calendrier auquel ont accès, par exemple, les 120 élèves de Anick Dion.

« Google a révolutionné la façon que je fonctionne en classe »

« Classroom a complètement révolutionné la façon que je fonctionne en classe. Ça me sauve énormément de travail et ça me fournit un accès à pas mal tout. Ça inclut un outil de lecture à voix haute qui s’ouvre dans n’importe quelle application Google : ça permet d’avoir des consignes et detrouver la définition des mots dans un lexique visuel. C’est vraiment extraordinaire. »

Anick Dion apprécie grandement la capacité de Google d’apporter des améliorations aux produits. « S’il y a quelque chose qui ne me satisfait pas, je contacte Google et c’est corrigé quelques jours après.Ils sont vraiment à l’écoute. » L’enseignante semble ignorer les dangers qui menacent l’élève. Quant aux données personnelles collectées par les géants du Web, elle s’avoue « peut-être un peu naïve », ajoutant que son école n’aurait pas connu de problèmes de cybersécurité.

Google, Apple, Facebook, Amazon et Mircrosoft vendent les données personnelles de leurs clients. Le coup de maître global de Google demeure la fidélisation de centaines de millions de jeunes qui s’identifieraient à la marque et deviendraient des clients à vie. Par le biais de l’appareil personnel des élèves, Google se donnerait accès aux données de leur univers : école, vie sociale et foyer.

Fondée en 1998, l’entreprise américaine compte près de quatre milliards d’utilisateurs pour son moteur de recherche et a réalisé des profits de 19,5 milliards sur 90,3 milliards de revenus en 2016.

« On peut développer des produits qui correspondent à nos valeurs »

Le Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique a refusé Google, informe le directeur général Bertrand Dupain. « On n’a pas été approchés directement, c’est passé par les enseignants. Je l’ai su par le service de technologie. On voit à travers les différentes formes d’incitation que Google propose un outil extrêmement intéressant pour travailler avec les élèves et avoir le côté interactif. » Le débat entourant ce choix aurait été houleux, selon le gestionnaire, pour qui le stockage de données personnelles des élèves à l’extérieur du pays demeure problématique.

« La masse de Google fait que c’est diffusé à grande échelle à peu de coûts. Derrière ça, il y a tout un aspect plus philosophique que j’ai apporté. Quand on a un poste d’éducateur, on ne doit pas simplement aller dans le sens du vent, mais aussi faire preuve de conscience. » L’aspect sécuritaire de certaines informations s’est avéré un élément critique de la décision. « Pour ceux qui vont construire leur vie, je n’ai pas envie qu’on leur ressorte des choses qui se sont passées durant leur processus d’apprentissage. »

Bertrand Dupain a milité en faveur de choix canadiens. « Nous sommes capables de développer desproduits qui correspondent à nos valeurs. Il existe des applications canadiennes et oui, elles sont plus chères parce que c’est moins développé. Mais si vous n’adhérez pas, elles vont rester plus chères. »

« Même à la maison, on nous surveille à chaque pas »

Quatre sur sept entités francophones contactées par Francopresse s’identifient comme conseils scolaires Google, notamment le CEPEO et le CSPGNO en Ontario. Il n’a pas été possible d’obtenir d’informations sur les coûts et les économies réalisées par cette adhésion. Le professeur d’éducation Viktor Freiman a l’impression que, comme citoyens, nous sommes dépassés par les évènements sur le plan numérique. « Trop de choses bougent très rapidement et on n’a pas le temps de réfléchir. Mais ça prend des décideurs politiques qui doivent toujours avoir un œil critique là-dessus. »

Le spécialiste de l’apprentissage via les technologies de l’Université de Moncton soutient qu’un débat public urgent et ouvert s’impose au sein du milieu éducatif. Il reste indigné par l’exploitation des données personnelles des élèves. « C’est choquant, c’est terrifiant et ça nous amène à limiter l’accès àces données. Il faut établir des filtrages. » Selon le chercheur, certaines écoles au Nouveau-Brunswick interdisent aux élèves l’accès aux plateformes de Facebook et de YouTube. « Il n’empêche qu’il y a une valeur ajoutée à la citoyenneté numérique dans un monde interconnecté. En sachant que, même à la maison, on nous surveille à chaque pas. »

Viktor Freiman a aussi été confronté à certains dérapages, après avoir « googlé » un garage près de chez lui. « Après, je recevais de la publicité de ce garage sur mon ordinateur. Ça m’a frustré. Alors je prends des décisions éclairées en essayant de minimiser les risques. »

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