Journalisme, y a-t-il péril en la demeure ?

La catégorie socioprofessionnelle des journalistes serait-elle une espèce en danger, voire en voie d’extinction ? Le comble du paroxysme est atteint quand on annonce l’enlèvement dans un consulat, puis l’assassinat et le possible démembrement du corps d’un journaliste saoudien sur toutes les chaînes du monde entier. Un scénario macabre qui envoie un message clair : la prise de parole tue. Si le Canada semble en apparence à l’abri de ces atrocités, une autre forme de violence à l’égard du journalisme, plus sournoise, sévit.

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« Les journaux plus importants que jamais » : le thème lancé à l’occasion de la Semaine nationale des journaux du 1er au 7 octobre 2018 ne pouvait pas mieux tomber. Plusieurs faits inquiètent : la disparition du journaliste saoudien et correspondant pour le Washington Post Jamal Khashoggi à Istanbul, la mort de Viktoria Marinova, journaliste bulgare tuée durant son investigation contre la corruption, un Donald Trump de plus en plus haineux envers les journalistes lors des conférences de presse, et la « piètre bonne nouvelle » de la ministre Mélanie Joly, pour citer ma collègue Sophie Gaulin de La Liberté au Manitoba, à l’égard des médias communautaires. C’est à se demander si « on » n’aurait pas intérêt à voir le journalisme disparaître.

Sous les dictatures les plus dures, la violence physique, l’intimidation, la torture, les disparitions et les assassinats sont monnaie courante. Si dans certains pays cette violence est clairement affichée et vécue dans la chair des gens, il existe bel et bien un autre genre de violence, une violence plus sournoise et moins visible, symbolique : la perte de 1,5 million de dollars à chaque année au Canada depuis près de 12 ans concernant les publicités fédérales est une autre violence faite aux journaux pour les amoindrir et les affaiblir, à petit feu.

Sous le gouvernement de l’ancien premier ministre Stephen Harper, l’offensive avait déjà été lancée. Pour quelle raison ? Probablement parce que le contrôle d’un message politique se fait plus aisément via le support télé que le support papier. Et le fameux virage numérique me répondrez-vous. Le virage numérique ne sauvera pas la face du monde de la planète média. Cela requiert des moyens et surtout du personnel, des journalistes, des spécialistes du web qui ne se trouvent pas sous les sabots d’un cheval.

De plus, il faut travailler pour vivre et comme tout professionnel qui se respecte, tout bon travail mérite aussi un bon salaire. Or, qu’est-il entrepris pour assurer la relève journalistique de ce pays, notamment auprès des médias communautaires de langues officielles ? Réponse : Jeunesse Canada au travail. Pour paraphraser ma consoeur de La Liberté, c’est en effet une piètre bonne nouvelle: « On veut sauver le journalisme de qualité au Canada et prétendre revitaliser les communautés ? À coup d’un stagiaire par année ? »

Depuis deux ans en Alberta, et ce jusqu’à très récemment lors du Réseau des villes à Grande Prairie, on martèle le manque criant d’une école, voire d’un programme de journalisme en français dans l’Ouest. Les besoins sont là, mais les ressources manquent. Lors des consultations de 2016, on disait que les journalistes seraient amenés à se reconvertir professionnellement, à défaut d’obtenir suffisamment d’heures pour gagner décemment leur vie. Combien de personnes ont quitté le journalisme pour ces raisons ?

Certains stagiaires lors de leur passage au Franco, symboles de la relève, n’ont pas voilé leur inquiétude, ni leur pessimisme concernant la possibilité de vivre de ce métier. Dans le numéro de cette semaine, on parle de la disparition, ni vue ni connue, d’une bourse pour les francophones, un peu à l’instar de la disparition de la Direction de l’éducation en français plus tôt dans l’année.

L’actualité, mais aussi le journalisme d’investigation, sont nécessaires à la survie d’une démocratie. Oui, il existe aussi une violence contre le journalisme au Canada, lente et insidieuse. Y a-t-il donc péril dans la demeure ? C’est à nous tous d’en décider. Les journaux communautaires incarnent la proximité, un enjeu qui ne s’adresse pas aux  nantis, mais bien aux plus avertis.

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