Quand j’ai hésité à mettre le « Je suis Charlie » noir sur blanc sur mon compte Instagram (je n’ai pas Facebook, ça faisait déjà ça de moins), c’est que je me demandais de un, si c’était approprié à l’utilisation que je faisais de ce réseau social, mais surtout, ce que cela voulait dire exactement. Pour ceci, j’ai laissé la parole à mes collègues journalistes et à mes compatriotes français, Anne-Florence et Arthur.

« Pour être honnête, je ne crois pas avoir jamais acheté Charlie Hebdo. Lu chez des potes, oui, mais jamais acheté en kiosque avec mes sous à moi. Certains dessins me faisaient rire, d’autres moins. Pas fan, par exemple, du fameux numéro Charia Hebdo paru en 2011. Pour autant, même si l’humour de Charb, Cabu et compagnie n’était pas toujours ma tasse de thé, aujourd’hui je sur Charlie. Pas besoin de lire un journal depuis 40 ans ou même de l’apprécier pour soutenir la liberté de la presse et le droit à la caricature, pour dénoncer la lâcheté et la bêtise crasse. »  (Arthur Bayon)

« Je me souviens des précédentes menaces et tentatives d’attentats sur Charlie Hebdo mais je ne m’étais jamais vraiment inquiétée. Nous sommes en France, comment quelqu’un pourrait-il tuer pour de simples dessins, aussi subversifs, provocateurs ou discutables soient-ils ? C’est ce que je pensais. Le 7 janvier 2015 a été un véritable choc. Ce n’est pas un 11 septembre 2001, c’est un 7 janvier 2015 et cette date restera gravée à jamais dans nos mémoires comme celle où notre rire, notre liberté et notre sécurité ont été bafoués. Mais nous Français, nous journalistes, nous policiers, nous musulmans, nous juifs, nous Charlie, nous continuerons de rire, d’écrire, de dessiner et de défendre nos libertés et nos valeurs. » (Anne-Florence Salvetti)


Quant à moi, s’il s’agit de prétendre être là pour les proches des victimes, pour partager le deuil de la rédaction, je ne pense pas pouvoir dire que je suis Charlie. Bien sûr, nous avons tous été sous le choc, envahis de tristesse et nous ne pouvons qu’espérer partager toute la compassion dont nous sommes capables face à cette atrocité d’attentat. Bien sûr, en tant que journaliste, l’idée lointaine que dès lors, je pourrais moi aussi un jour, me trouver dans une rédaction ciblée par un groupe terroriste m’a effleurée. Mais comme devant beaucoup de fléaux, proches ou lointains, je me retrouve surtout dans l’impuissance, et je me demande toujours si porter le geste symbolique de la vigile, du message publié sur Facebook, n’est pas trop faible ou trop facile. Quand on pense que plusieurs ont déjà essayé de déposer la marque « Je suis Charlie », dans l’espoir de capitaliser sur cet élan de masse…

S’il s’agit de soutenir la liberté de la presse et de lever le crayon, moi aussi je suis Charlie. Mais là encore, j’hésite. En tant que rédactrice en chef, je pense défendre la liberté de la presse à l’échelle du Franco. Comme par exemple, quand il s’agit d’expliquer aux organismes de la francophonie que nous ne sommes pas leur organe de communication, que non, nous ne mentionnerons pas les commanditaires et que nous n’hésiterons pas à dénoncer les abus… Tout ceci ne demande pas tant de courage, ni d’humour. Que du bon sens.

La portée de la caricature est dans l’absence (ou presque) d’autocensure, dans le rire et dans la dérision. Car la dérision, au contraire de la moquerie stupide, est brillante et désarmante, plus puissante que les mots, ce qui explique que ce sont précisément les caricaturistes qui figuraient sur la liste noire des djihadistes.

En tant que journal, ce que nous aurions pu faire, c’est publier les caricatures irrévérencieuses et si puissantes de Charlie Hebdo, même si offensantes ou profanes pour certains. La liberté d’expression et de la presse, qui est fondamentale à toute société puisque découlant de la nature humaine, a été fusillée le 7 janvier. Dans ce contexte, l’autocensure est inacceptable.

Nous ne l’avons pas fait puisque notre mandat est de traiter de la francophonie canadienne et albertaine. Faute de quoi, c’est le dessin de notre propre caricaturiste qui figure sur la une. Nous avions envie de rendre hommage, humblement, à la liberté d’expression dans sa forme la plus pure.

Ce qui importe, je crois, c’est que Charlie soit toujours Charlie. Que ceux qui restent se permettent toujours de se marrer, et qu’ils continuent le travail de ceux qui préféraient mourir plutôt que de vivre dans la censure. En tant qu’individu, je crois que ce qui est à notre portée, au-delà du symbolique, est de faire un don à la rédaction du Charlie Hebdo pour qu’eux, en notre nom (puisque nous sommes tous Charlie), défendent le droit universel qu’est la liberté d’expression.

Les canards voleront toujours plus haut que les fusils…

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