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Plus de diversité dans l’embauche des enseignants

Le 30 juin dernier, les Communautés africaines francophones d’Edmonton (CAFE) ont fait un appel au directeur général du Conseil scolaire Centre-Nord (CSCN), Henri Lemire — en tant que plus grand employeur des écoles francophones de la province — de faire l’effort d’engager plus d’enseignants issus des communautés africaines. 

 

 

 

Ce souhait reflète le constat que la population estudiantine des écoles francophones est presque à moitié issue de ces mêmes communautés africaines qui totalisent une part importante de l’immigration francophone récente dans l’Ouest canadien. Le président de la communauté franco-ivoirienne d’Edmonton, Giscard Kodiane, croit que les enseignants actuels « n’arrivent pas à cerner l’esprit de l’enfant africain » et qu’en diversifiant le corps enseignant, cela pourrait permettre les échanges entre collègues et une meilleure compréhension des mentalités.

 

Les adultes qui émigrent au Canada « sont pour la plupart diplômés deux ou trois fois plutôt qu’une », souligne Jeanne Lehman, de l’Africa Center. Ayant déjà exercé une profession, parfois même celle d’enseignant et ne parlant pas l’anglais pour certain, le baccalauréat en éducation au Campus Saint-Jean est un moindre mal pour ceux qui doivent reprendre des études à leur arrivée en Alberta. 

 

Résistance à s’exiler

« Ça semble être le discours d’Immigration Canada, qu’il y a une pénurie d’enseignants de français dans les provinces canadiennes », dit Henri Lemire, qui admet qu’à l’oral, beaucoup de ces candidats issus des communautés africaines francophones sont plus compétents en français que beaucoup de Franco-Albertains. 

 

« La première chose qui les déçoit c’est que dans les villes, le marché n’est pas nécessairement saturé, mais plus compétitif qu’ils ne l’auraient cru », affirme le directeur général. Il avance que les immigrants africains ne sont pas prêts à aller s’installer dans les communautés francophones en région où le taux d’employabilité est meilleur. « Et je les comprends, si tu es 800 personnes de la Côte d’Ivoire, tu te dis pourquoi je m’en irais à quatre heures d’ici et plus revoir mes semblables », ajoute-t-il. 

 

Ce n’est pas le cas de Mariatou Ba, qui a postulé pour plusieurs postes en région, sans jamais avoir été prise. La Sénégalaise a reçu son diplôme du Campus Saint-Jean en 2010. Ses stages dans les Écoles Gabrielle-Roy et Joseph-Moreau se sont très bien passés. « Après le diplôme, c’était très difficile. J’ai fait de la suppléance avec le CSCN ici et là », témoigne l’ancienne analyste-programmeuse. « Mais comme je suis musulmane, je n’ai pas beaucoup de chance dans les écoles francophones qui sont toutes, sauf deux, catholiques. »

 

Compétition

Henri Lemire fait remarquer que les diplômés africains « sont nettement en compétition avec ceux des autres provinces et avec les jeunes qui sortent des écoles où ils souhaitent enseigner et où leurs parents se sont investis en éducation francophone ». 

 

Le directeur général du CSCN pense que les diplômés du Campus Saint-Jean doivent mettre leur espoir dans le grand bassin des écoles d’immersion, qu’il estime être plus approprié au mandat du Campus. « On a le tiers des finissants du Campus Saint-Jean qui nous passent sur les bras, on en voit beaucoup. On en embauche peut-être, 10-12-14, mais on n’a pas la place pour tout ce monde-là. » 

 

Dans le cas de Marietou Ba, par exemple, son niveau d’anglais ne lui permet pas de travailler dans les écoles d’immersion. Elle continue à faire de la suppléance par-ci par-là, mais sans jamais que ça ne débouche sur un contrat d’embauche. 

 

« J’ai remplacé un congé de six mois à temps plein. Je n’ai signé qu’un contrat de cinq mois et fait un mois de suppléance parce qu’après six mois, il y a une obligation d’embauche à plus long terme, affirme la suppléante. Ça décourage même mes enfants de poursuivre leurs études postsecondaires parce qu’ils voient que l’université nous promet un emploi après le diplôme, mais que ça ne se concrétise pas. »

 

Pédagogie

Pour Henri Lemire, « l’autre chose qui est difficile, c’est la pédagogie comme telle ». L’écart des pédagogies vécues par les aspirants enseignants durant leurs années d’écoles en Afrique par rapport au Canada peine à être comblé. 

 

« Il y a une recherche que j’avais lue il y a un moment qui disait que quatre ans à l’université ont moins d’effet sur la pédagogie d’un enseignant que l’exemple et la perception des meilleurs enseignants qu’il ou elle a eue au primaire et au secondaire », atteste M. Lemire. 

 

Michel Anhe, enseignant dans une école d’immersion en Colombie-Britannique, a enseigné en Côte d’Ivoire en 12e année pendant sept ans. Il confirme que les systèmes d’éducation sont très différents, au niveau du soutien pédagogique et de la discipline. Par contre, ses études au campus Saint-Jean et ses stages lui ont permis d’apprendre cette nouvelle approche et de s’adapter à la mentalité. Cela n’a pas toujours été sans embuche, même s’il a eu, comme il en témoigne, « une chance énorme de décrocher un emploi quelques mois après l’obtention de son diplôme ». 

 

« À mon premier stage à Saint Albert, j’ai été humilié par l’enseignant au sujet de mon odeur corporelle », relate Michel Anhe. Au deuxième, il a eu plus de chance : c’est son superviseur qui lui a donné un coup de pouce auprès de la commission scolaire de Colombie-Britannique. 

 

Même son de cloche chez Marietou Ba, qui souligne que l’être humain apprend vite et qu’après stages, suppléance et souvent, un contact direct en tant que parent avec les écoles francophones, l’adaptation n’est pas si herculéenne que certains la perçoivent. 

 

Henri Lemire croit que ceux qui ont fait une partie de leurs études au Canada ont un avantage, ce qui devrait laisser présager un meilleur taux d’employabilité pour les deuxièmes et troisièmes générations d’immigrants, si la tendance se maintient. 

 

D’ici là, les présidents des communautés africaines francophones d’Edmonton travaillent sur une liste de diplômés du Campus Saint-Jean, à présenter aux potentiels employeurs, pour réitérer leur demande et peut-être arriver à un schéma d’intégration scolaire qui reflète mieux la diversité de la communauté francophone en Alberta. 

 

 
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