La chercheuse et mémère


Une pièce qui n’en était pas une au départ. Née d’une vieille cassette enregistrée et de l’impulsion de préserver son contenu. Un besoin de réapprivoiser sa langue originelle et maternelle. C’est le fruit de cette conjoncture qu’a présenté pour la première fois en public, les 28 et 29 novembre au Studio Yolande Proulx de L’UniThéâtre, la poète Pierrette Requier.

Les voix éclatéesou Le blues des oubliés(le titre de travail pourrait changer) est, selon le directeur de L’UniThéâtre Brian Dooley, un geste théâtral. Même mis en scène, il ne s’agira pas d’une pièce conventionnelle mais bien d’un mouvement multidimensionnel guidé et rythmé par cinq voix de femmes (dont une musicienne et vocaliste hors champ, Alison Grant-Préville). La texture des mots lus par les comédiennes – Joëlle Préfontaine, Carline Lemire, Isabelle Rousseau et Anna-Maria Lemaître – ne fait aucun doute.

« Ce fut un long accouchement », confie Pierrette Requier à l’auditoire. Elle les encourage à « se laisser rire », à « ne pas trop s’accrocher à comprendre le fil de l’histoire ». Car c’est de cette manière qu’elle l’a écrite, en retranscrivant des bribes d’une histoire racontée par une vieille femme usée.


« J’ai connu ma grand-mère qui était mal-aimée je dirais, parce qu’elle était tellement old fashioned. C’est comme si elle ne fittaitpas dans ce new world, pense l’auteure franco-albertaine. En transcrivant l’enregistrement, j’ai réalisé qu’elle était une personne et que je l’aimais. »

À partir d’un témoignage de “mémère” enregistré par son frère Jacques, Pierrette Requier en a écrit des monologues. Les monologues sont ceux de la jeune femme originaire de l’île de Jersey (une dépendance britannique, sur la côte normande) qui a suivi son fiancé vers la promesse du Last Best Ouest (le nord de l’Alberta) en 1912, vers l’isolement et l’effacement de sa condition de femme. Mais aussi ceux de la chercheuse au malaise identitaire en quête d’un dialogue avec la terre, le ciel et le vent des prairies, qui habitent ses émotions. Ces voix principales sont parsemées de celles d’autres facettes de leurs personnages, verbales et musicales, dont « la répétition devient le motif musical » de la pièce, selon M. Dooley.

De la plume à la scène

Ce projet est venu d’un élan de frustration, d’une leçon d’humilité et d’un sentiment de honte. Honte de ne pas pouvoir s’exprimer dans sa langue maternelle aussi bien que les compatriotes de sa grand-mère ; l’auteure a réalisé, lors d’un voyage en France, que le français était devenu sa langue seconde. Plutôt que de se laisser aller à la dépression qui commençait à l’habiter, elle a réglé ça sur papier.

« À Entre’Arts, à Banff, j’ai travaillé avec Ghislain Fillion qui m’a dit : “Il n’y a pas juste une voix dans ce texte.” Alors je suis allée à ma chambre et puis j’ai écrit une petite pièce de théâtre à quatre voix, parce qu’on devait collaborer avec d’autres artistes cette semaine-là. C’est comme si je conversais avec ma grand-mère. J’apprenais à la connaître finalement à fond. Puis, j’ai aimé qui elle était. Et comme j’aime qui je suis, je me suis demandé comment mettre les deux ensemble. »

Le lien entre la pionnière et la femme moderne transparait, à la lecture du texte de Pierrette Requier, autant que l’universalité des personnages et des thématiques. « Ma grand-mère est morte un petit peu, quand elle est partie de Jersey », relate l’aîné, Roland, présent en compagnie de plusieurs autres membres de la famille, samedi soir.

La lecture publique de vendredi soir, où la créatrice s’était assise face aux spectateurs pour observer le reflet de son œuvre, était « extrêmement émouvante » pour celle-ci. Les mots lui manquaient. « J’ai commencé à voir le potentiel de ce que j’avais écrit », dit-elle, le lendemain. De leur côté, les comédiennes, qui n’ont eu que six heures pour répéter, ont commencé à peser le sens des mots qu’elles ont livrés deux soirs de suite. Et Brian Dooley, dont le travail de mise en scène commence tout juste, dit maintenant « voir la pièce ».

Légende photo : les comédiennes, Carline Lemire, Isabelle Rousseau, Anna-Maria Lemaître en compagnie de la musicienne Alison Grant-Préville et de l’auteure, Pierrette Requier (tout à gauche).

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