« À trente ans, on ne compte pas mourir demain » [avec extraits audio]

Mathieu Lefèvre était un jeune artiste prometteur qui, grâce à son humour naïf et souvent brillant, s’était taillé une place sur la scène artistique à Montréal. Il s’apprêtait à percer à New York avec deux expositions quand il fut happé en vélo par un camion dans une petite rue de Brooklyn, non loin de son atelier. Il avait 30 ans. Une rétrospective lui est consacrée à la Galerie PAVA d’Edmonton.

 

 

 

 

C’est en Alberta, d’où il est originaire, que les parents  de Mathieu ont souhaité montrer la première rétrospective de son œuvre avant-gardiste. « Dans notre malheur on a beaucoup de chance : Mathieu nous a laissé une œuvre assez considérable. Alors cette œuvre ne peut pas rester en entreposage, il faut l’exposer », considère Alain Lefèvre, le père de Mathieu. Par ailleurs, le travail de Mathieu Lefèvre est plus connu dans sa province d’adoption, le Québec, qu’en Alberta.

 

 

C’est pour des études de sciences politiques que Mathieu Lefèvre avait d’abord déménagé au Québec. Il s’était ensuite tourné vers une éducation en arts visuels et médiatiques à l’Université du Québec à Montréal. « Il a commencé par faire des constructions en bois. Il y en a une, c’est une reproduction d’une maison. À l’intérieur de la bâtisse, tout en haut – hors d’atteinte –, il y a toutes les peintures célèbres, de Renoir à Van Gogh. On doit sauter sur un trampoline au bas de la maison pour voir les œuvres rien qu’une seconde », décrit Alain. Dans le titre de l’œuvre, l’artiste parle de l’inaccessibilité de l’art.

 

"Boredom desk"

 

C’est un thème récurrent pour Mathieu. Après les constructions, il se tourne vers d’autres formes d’art, mais toujours avec, au cœur de l’œuvre, une blague ou un jeu de mots mordant. « Mathieu, il aimait bien rire, amuser tout le monde », se remémore sa mère, Erika. « Le poisson d’avril, c’était sa journée par excellence parce qu’on lui permettait de faire toutes sortes de blagues », renchérit Alain. Que ce soit par l’utilisation, la transformation ou la représentation d’objets de tous les jours, l’usage excessif de la peinture à l’huile comme médium et comme sujet, ou simplement un mot tagué sur une reproduction d’un grand classique de la peinture, l’énoncé caustique fait toujours sourire.

 

 

« C’était surtout pour dire quelque chose d’important au sujet de l’institution de l’Art avec un grand A. C’est-à-dire, à quel point c’est difficile pour un jeune artiste d’entrer dans le domaine de l’art contemporain », explique Erika Lefèvre. Comme un nouveau Marcel Duchamp, Mathieu se démarque pourtant. Durant sa carrière écourtée, il fit une vingtaine d’expositions et a même représenté son pays à la biennale de Prague en 2011.

 

 

 

À titre posthume, il sera mis en vedette dans une biennale plus près de chez lui : celle de la Galerie d’Art de l’Alberta (en 2015). Ce sera la première fois que les œuvres d’un artiste contemporain décédé y seront montrées. Mais avant vient la rétrospective à la Galerie PAVA, que les parents de Mathieu auraient aimé pouvoir organiser plus tôt. À cause de difficultés avec la galerie qui représentait Mathieu à Montréal et avec les douanes canadiennes, Erika et Alain n’ont pu prendre possession des œuvres de Mathieu qu’aux environs du troisième anniversaire de son décès, le 18 octobre de cette année.

 

« Quand on a trente ans, on ne compte pas mourir demain. Toutes ces affaires, il fallait les trouver, tout régler…  Et puis l’enquête avec la police, c’était très difficile. D’ailleurs, ce n’est pas encore fini, témoigne Erika qui, depuis 2011, se bat avec son mari pour obtenir une enquête sur les conditions et les causes réelles de la mort de leur fils auprès de la police de New York. On ne sait pas quand ça sera réglé ou comment. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il y avait une injustice qui a été faite et on ne peut pas laisser tomber tout ça. C’est un voyage très dur que j’aimerais que personne n’ait à vivre. »

 

 

Mais pour l’instant, les Lefèvre ont décidé de se concentrer sur une mission : « C’est à nous de continuer à faire connaître son œuvre ». Après plusieurs expositions prévues, il faudra trouver un emplacement plus permanent, où son pied de nez à l’establishment sera d’autant plus visible. Car malgré la nature critique de œuvres de Mathieu, ses parents croient bien qu’il aurait souhaité se tailler une place parmi les grands de l’art contemporain. « Mais dans ses propres termes et à sa façon », se hâte d’ajouter Alain.                                               

 

 

La rétrospective des œuvres de Mathieu Lefèvre est présentée au PAVA du 29 novembre 2014 au 13 janvier 2015. Ce sera également l’occasion de lancer le Fonds Mathieu-Lefèvre de la Fondation franco-albertaine, qui permettra d’appuyer d’autres artistes émergents.

 

 

 
 
 
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