De Temps Antan : « Les Franco-Albertains, ils se manifestent ! »

Le trio québécois de musique traditionnelle De Temps Antan était de passage au Arden Theater de Saint-Albert, vendredi 14 novembre. Le chanteur-accordéoniste-harmoniciste Pierre-Luc Dupuis s’est prêté au jeu de l’entrevue.

Le Franco : Quand vous vous présentez, comment définissez-vous votre trio ?

Pierre-Luc Dupuis : Il y a une espèce de trademarkqui a surgi depuis quelques années, c’est power trio. […] On est des gars qui ont quand même écouté beaucoup de rock, beaucoup de punk… On se laisse influencer par ces musiques-là. On fait de la musique traditionnelle avec une énergie qui est, à la base, pour des danseurs. […] Après, c’est de la chanson à répondre, c’est des pièces instrumentales... Un mélange de tradition et de compositions originales. […] On fait aussi parfois appel à des auteurs. […]

LF : Depuis dix ans, qu’est-ce qui a changé dans la façon de faire votre métier ?

P.-L.D. : Honnêtement, il n’y a pas beaucoup de choses qui ont changé pour nous. On a toujours gardé la même approche, la même façon de travailler. Après dix ans, on est encore les trois mêmes personnes (André Brunet, lui-même et Éric Beaudry, de gauche à droite sur la photo, NDLR). […]. Je dirais que ce qui a changé, c’est peut-être l’industrie autour : les collaborateurs avec qui on travaille, les agents de spectacles, la gérance…

Ce qu’on réalise après dix ans, c’est qu’on est vraiment comme une PME, une petite entreprise qui essaye de survivre dans un grand monde. […] On a toujours travaillé à trois, souvent autour d’une table de cuisine, à se lancer des idées… Après, la scène, ça fait partie de nous, je pense qu’on a gardé pas mal la même attitude en dix ans.


LF : Est-ce qu’aujourd’hui vous vendez davantage votre musique par internet ?

P.-L.D. : C’est sûr que l’offre de plateformes s’est développée avec iTunes et tout. Mais je dirais que dans la musique traditionnelle, le virage est un peu plus long qu’avec des groupes plus jeunes, des musiques un peu plus à la mode. On a quand même un public en salle assez âgé, ça c’est vrai partout dans le monde. Mais on va toucher un public beaucoup plus jeune en festival.

On est dans une niche où les gens achètent encore des disques. On est chanceux, on peut encore vendre des copies physiques. Je sais que ce n’est pas la réalité de tout le monde. Au début, je pense que 5% de nos ventes étaient en numérique. Les dernières années, on peut parler de 15 à 20%, donc ce n’est pas nécessairement une augmentation extraordinaire. […] Les groupes de musique traditionnelle vendent encore beaucoup [d’albums] en spectacle : les gens veulent rapporter une partie de l’énergie de la soirée. […] Mais notre gagne-pain, c’est la scène.

LF : Est-ce que les radios vous diffusent ?

P.-L.D. : On joue sur Radio-Canada, mais aussi sur des radios d’État de plein de pays dans le monde. Il y a une niche plus spécialisée avec les radios satellites où il y a vraiment un public cible de musique folk. On va avoir quelques droits là-dessus. […] C’est à peu près ça. […] C’est pas que les animateurs ou des directeurs de stations [refusent de nous diffuser], c’est que, souvent, de grosses corporations [imposent] des choix de musique et [les radios] ne peuvent pas déroger à ça. Ça nous arrive de faire des entrevues dans des stations de radios et ils ne peuvent pas jouer notre morceau de l’album parce que c’est pas sur la playlistdu mois ou de la semaine ! C’est pour ça qu’on aime bien les radios communautaires qui n’ont pas de carcan. […]

LF : Vous voyagez beaucoup autour du monde, notamment en Europe et aux États-Unis… Qu’est-ce qui motive cette démarche ?

P.-L.D. : La première motivation, c’est… le salaire en fait. Pas pour faire beaucoup d’argent, mais juste en vivre. Le Québec est tellement un petit marché et il y a un marché tellement spécifique pour la musique traditionnelle que, pour en vivre à l’année, c’est impossible. Aucun groupe n’a réussi. Donc il faut s’exporter. Ailleurs, il y a des réseaux. Tout de suite, quand on traverse en Ontario, il y a une trentaine de festivals folk dans l’année, ce qu’on n’a pas au Québec. Et puis c’est vrai pour le reste du Canada. La musique folk au Canada est très riche, il y a un héritage… et un réseau établi. C’est aussi vrai aux États-Unis. Ils sont quand même 300 millions d’habitants, comparativement à 8 millions au Québec. […] Même chose pour l’Europe. […]

Au Québec, on est chanceux : l’État subventionne la culture. On ne le mentionne pas assez souvent. Il y a des organismes comme la SODEC (Société de développement des entreprises culturelles, NDLR) qui donnent un bon coup de main pour défrayer une partie des coûts de la tournée, notamment les frais de transport. Ça nous aide beaucoup. Et puis des organismes fédéraux comme Musicaction ou le Conseil des arts du Canada… C’est grâce à ça qu’on peut voyager autant et diffuser la culture du Québec. […] Les billets d’avion Montréal-Vancouver sont souvent plus chers qu’un Montréal-Paris. […]

 


LF : À l’étranger, vous devez entendre de nombreux artistes… Est-ce que ces musiques vous influencent ?

P.-L.D. : Oui, c’est sûr. […] On a beaucoup joué dans des pays scandinaves cette année, on a d’ailleurs joué avec une violoniste danoise pendant une semaine. Est-ce que ça va ressortir sur le prochain album ? Peut-être, peut-être pas… Dans les festivals folk, les artistes sont mêlés et on a la chance de partager la scène avec plein de monde… C’est dans ces moments qu’on partage des idées et que l’inspiration vient.

LF : Est-ce des artistes en dehors de la musique traditionnelle vous influencent, peut-être de façon plus
inconsciente ?

P.-L.D. : Toute bonne idée… est bonne. Si ça apporte quelque chose au morceau, c’est bon. La vague de la semaine, ça a été du Johnny Cash dans la voiture. […] Je ne vais pas dire que le prochain album aura une inspiration country, loin de là, mais on a écouté ça pendant une semaine ! On pourrait faire le même trajet la semaine prochaine et écouter du Metallica… Là, les fêtes s’en viennent et ce qui risque de jouer dans le véhicule de tournée, c’est de vieux albums de Noël des années 50, comme du Ella Fitzgerald. La musique qu’on écoute le moins, c’est probablement la musique traditionnelle du Québec. On en écoute un peu, quand même, pour savoir ce que font les autres groupes.

LF : Est-ce vous chantez toujours en français ? Pourquoi ce choix ?

P.-L.D. : Toujours en français. On n’a jamais eu de texte en anglais. Je ne pense pas qu’on va prendre ce virage-là. L’anglais, c’est vraiment notre langue seconde. On ne maîtrise pas l’anglais super bien donc je me verrai mal interpréter une chanson en anglais. […] On garde le français mais on essaye quand même, au niveau des présentations, d’y aller bilingue pour garder le contact avec les gens.

LF : Qu’en pensent les non-francophones qui viennent vous voir ?

P.-L.D. : On a très peu de commentaires sur les textes. Ce n’est pas vraiment [ça] que les gens retiennent. On n’a pas souvent de demande de paroles ou de traductions. […] Je pense que l’image qui frappe le plus, c’est trois bonhommes assis à taper du pied et qui jouent des instruments en même temps. […] C’est aussi l’énergie que ça dégage. C’est un peu comme un Canadien qui écoute un groupe cubain : même si on ne parle pas espagnol, on se laisse emporter par le rythme. Je pense que c’est un peu le même principe.

LF : Est-ce que votre public canadien francophone hors Québec est différent de votre public québécois ?

P.-L.D. : On dirait que les Franco-Canadiens hors Québec sont très fiers de leurs racines françaises. Le Québécois, quand il sort du Québec, est fier de sa langue et de sa culture mais il se laisse un petit peu endormir quand il est chez lui. […] Les Franco-Albertains, les Franco-Manitobains… nomme-les, à travers le Canada au complet, on les entend pendant le concert, ils se manifestent ! Avec le Québécois moyen, il faut travailler un peu plus pour avoir une réaction.
 

LF : Est-ce que vous faites souvent des concerts maison ?

P.-L.D. : Le concert maison est surtout utilisé en tournée lors des mauvais soirs pour une salle, comme un lundi ou un mardi soir. [Ça permet de] diminuer les frais de la tournée et de chercher un peu d’argent pour aider à payer l’essence. Souvent, on est hébergé chez les gens aussi. On en fait peut-être quatre ou cinq par année. […] On a la chance de pouvoir le faire avec des instruments acoustiques. C’est un contact instantané, les gens sont tout près de nous. […] Mais avec cent concerts cette année, on n’a pas trop eu le temps de faire des concerts maison.

 


LF : Comment s’est passé le concert de Saint-Albert ? Est-ce que ce n’est pas dommage pour ce type de musique d’avoir des gens assis ?

 P.-L.D. : Dommage, non. […] Ce qui arrive avec une salle assise, c’est que certains veulent se lever et d’autres veulent écouter le concert et regarder le spectacle, c’est un peu délicat. En festival, souvent les gens sont debout, la bière la main, donc pour festoyer et danser, c’est sûr que c’est plus vivant. Mais Saint-Albert, de cette tournée-ci, c’était notre plus grosse foule : presque 400 personnes. C’est une très belle assistance pour nous. La dernière fois, il y a deux ans, on n’avait pas eu autant de gens. C’était magique, on sentait une belle réaction du public. Dès la première pièce, quand on commence à parler avec les gens et qu’on a une réponse, on sait qu’on va passer une bonne soirée. […] Saint-Albert, c’était super… avec beaucoup de francophones !

 

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