Le pays que l’on porte en soi

Un pays est en soi quand on y trouve son cœur, langue et culture confondue.

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Je roule prudemment le long de la mer gelée sur l’Ile de Lamèque au bout de la Péninsule acadienne.

La splendeur et la destruction sont face à face.

D’un côté, des arbres glacés jusqu’au cœur, plus beaux que nature. Leurs branches habillées de glace offertes au soleil brillent comme des millions de pailles d’argent... Hymne à la beauté.

De l’autre côté, un remblai de neige durcie encombré de câbles entortillés autour d’un poteau cassé comme une vulgaire allumette… aux couleurs du drapeau acadien. Le verglas a fait son œuvre de misère. Il a transformé ce morceau d’Acadie en zone sinistrée.

C’était le 1er février, dans ce coin de pays francophone jusqu’à l’os, éclairé par une lumière que seule la rencontre de la mer et du ciel puisse donner.

En envahisseur invincible, le froid vidait les maisons privées d’électricité. Les chanceux avaient des génératrices, des provisions, des poêles à bois… Pour les autres, c’étaient les centres d’hébergement ou de réchauffement, avec les soupes populaires. Réconfort et désolation en un seul bloc.

Un gars du village de Ste-Marie-St-Raphael, Léonce Larocque, en a fait une chanson. Ses paroles simples et vraies parlent de froid, d’entraide et de courage. Accompagné à la guitare, il nous laisse sur cette prédiction. On aura un « 15 août à plus de 20 degrés ». En d’autres mots, il nous dit qu’il fera beau à la Fête des Acadiens, quoi qu’il arrive.

Je viens tout juste de l’entendre, trois semaines après cette tempête maléfique dont on essaie encore d’effacer les traces.

Si j’en parle, ce n’est pas seulement parce que ce village est celui de mes ancêtres. C’est surtout parce que cette chanson incarne la fusion entre langue, culture et la terre qu’on habite. L’âme n’en est pas le réseau d’électricité jeté à terre, mais le cœur d’un peuple qui a apprivoisé l’ile au fils des siècles.

Ce qui comptera d’ici la prochaine fête, ce ne seront pas les poteaux qu’on aura replantés ni les câbles nouvellement tendus, mais le désir de poursuivre avec l’Acadie que l’on a dans le cœur.

Cet épisode évoque la lutte que l’on a menée et que l’on mène encore aujourd’hui pour mieux faire grandir la francité au Canada.

On a commencé par apprivoiser une terre souvent inhospitalière, allant des prairies glaciales en hiver aux abords d’une mer capable de traîner ses banquises jusqu’au printemps. À l’époque, on était bien loin du confort de nos maisons chauffées, mais on croyait en un meilleur lendemain.

Puis, on a dû affronter les résistances politiques : rapport Durham, lois contre le français dans les écoles…

Cette histoire fondée sur l’espoir se poursuit. Cet espoir alimente aujourd’hui cette volonté d’obtenir de meilleures écoles, de faire grandir nos communautés en y invitant Néo-Canadiens et immigrants pour créer un milieu de vie où le francophone pourra vivre comme un être entier et pleinement épanoui.

N’est-ce pas là ce qui a motivé l’âme francophone dans sa quête d’un pays en terre d’Amérique ? Oui, sans équivoque. Partout, on aspire à un creuset pour y asseoir sa culture, son histoire, sa langue et son espoir.

Un jour, je suis monté dans une moissonneuse-batteuse en Saskatchewan, au beau milieu de ce que l’on appelle souvent « le Canada anglais ». Pendant que la machine couchait le blé, son conducteur me parlait de sa terre avec des mots français, les premiers qu’il avait appris.

Ce peut être des terres à moissonner, des mers à pêcher, des montagnes à contempler ou dix centimètres d’un verglas destructeur... Le pays sera en nous tant que toutes ces choses toucheront nos sentiments avec les premiers mots à jaillir du cœur.

Au fond, c’est sans doute à cette expression identitaire que nous aspirons tous.

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