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SOLITUDES PARTAGÉES

 

 

 

Chapitre 3

 

Dans ce dernier segment de son récit, Ronald Tremblay parle de l’esprit de communauté qui existe sur le    Camino, des moments forts qu’il faut vivre seul et de l’importance pour lui d’une constante remise en question.

 

« La marche silencieuse avec la cadence rythmée de ses pas,

est en soi une musique apaisante pour l’ouïe et le cœur. »

–      Citation de Sr Thérèse Potvin, Edmonton, mai 2015

 

     Je crois que la fascination avec le Camino – avant qu’on s’y aventure – vient des possibilités qu’il offre. Le chemin est accessible à tout le monde. Il y a bien sûr des exceptions évidentes – mais les variations permettant de vivre l’expérience sont nombreuses. Il y a le «Camino Lite» qui consiste en un trajet hybride où on parcourt le Camino francés (entre autres) en autocar avec des arrêts réguliers dans les grands centres, le tout assorti de marche pouvant aller de deux, cinq ou dix kilomètres. On regagne ensuite l’autocar jusqu’à la prochaine destination. Ce genre de Camino est utilisé par les gens d’un certain âge, les non-initiés à de longs parcours ou celles et ceux qui ont des défis de mobilité. Il s’agit souvent de visites guidées avec séjour à l’hôtel.

    

Les pèlerins de tous les jours se contentent d’une place dans un albergue, une auberge qui leur est réservée – crédencial à l’appui – où il existe plusieurs degrés de confort et de service. Lors de ma première visite sur le Francés, le confort m’importait peu (malgré les pauses touristiques un peu bourgeoises à Burgos, León et Astorga). De façon générale, nous nous accommodions très bien d’arrangements spartiates, et acceptions –  parfois avec une déception mal dissimulée – que les douches et les chasses d’eau dataient d’une autre époque.

    

 En 2011, j’avais décidé de tirer plein avantage de ce grand voyage. Tout d’abord, je voulais me réapproprier une certaine forme physique. La semaine de mes 50 ans, j’ai marché 50 kilomètres en un seul jour. Départ vers 5h, retour passé 20h, j’en ai pour principal souvenir des ampoules dignes d’un journal médical. Qu’importe, j’étais maintenant accro de la marche! Depuis, toutes les occasions sont bonnes pour pousser l’enveloppe et les circuits se font plus exigeants. En novembre 2007, Guy Marcotte y allait d’une question rhétorique, à savoir si je voulais tenter l’expérience du Chemin de Compostelle. C’était la première fois que j’en entendais parler. Entre ce jour fatidique et le départ à la mi-mars 2011, il s’est écoulé 1212 jours. L’anticipation à elle seule valait l’expérience.

 

 

Ce premier voyage fut aussi l’occasion de compléter des deuils. Ma mère et ma sœur cadette sont décédées dans les mois précédant mon départ et j’avais dû vivre les étapes finales de ces événements à distance. C’est le sort du Canadien errant.

       

La Croix de Fer

Ma première visite à la Croix de Fer – située entre Foncebadon et El Acebo, un des points les plus élevés du Camino francés a eu sur moi l’effet d’une bombe. La Cruz de Hierro est l’endroit où symboliquement on dépose ses péchés et où notre vie recommence. Il s’agit d’une imposante colline composée de pierres, de bibelots et de souvenirs divers laissés au fil des siècles en hommage à des amis ou parents, malades ou disparus. Le 11 avril 2011, c’est sous des ciels absolument magnifiques que je suis arrivé là-bas. Les nuages étaient si bas que le monticule était devenu partie inhérente du firmament. La courte ascension vers la Croix, ralentie par l’examen des témoignages, photos et autres tranches de vie, a eu le meilleur sur moi. Après avoir déposé mes offrandes, j’ai craqué. Je suis demeuré assis au pied de l’étrange montagne pendant plus d’une demi-heure. Je venais de frapper plusieurs murs d’un seul coup. Lors de ma plus récente visite, j’ai eu le privilège de déposer trois pierres au nom de Christopher, un pèlerin australien qui a dû mettre fin à son Camino à León.

      

En rétrospective, je m’aperçois à quel point ma redirection vers le Francés le 7 mars dernier(1) m’a été salutaire sur le plan humain. Certes, je suis revenu du premier trek riche d’amitiés extraordinaires qui durent à ce jour. Toutefois, ma volonté de conquérir à tout prix le Camino francés il y a quatre ans a sans doute affadi mon sens de l’écoute et de l’empathie. Et dire que j’allais encore cette fois me rendre maître d’un nouveau trajet… Ma capitulation imprévue devant le Norte m’a forcé à ralentir. À me mettre à la merci du Destin. À écouter. À apprécier.

       

 S’offrir le temps

J’aurais voulu vous raconter en menus détails la semaine passée en compagnie de Per, un jeune musicien danois rencontré lors de mon long arrêt de récupération à León. Son sens de l’humour m’a soutenu au cours d’une période physiquement éprouvante. En chemin, nous avons peaufiné des textes de chansons et beaucoup échangé au sujet de nos familles respectives. Auparavant, j’ai eu droit à une presque semaine d’immersion espagnole avec Aitor, un jeune homme plus sage que ses ans, originaire de Barcelone : je lui parlais en espagnol et lui me répondait en anglais…avec la même « aisance  »… Je m’étais aussi promis de vous raconter comment Véronique Lavoie (2) et moi étions à Santiago au même moment et qu’il nous a été impossible de nous rencontrer – ou même de nous contacter, faute de Wi-Fi, rien de moins! Et il y a eu ce trajet magique de Santiago à Fisterra (Cap Finisterre), la légendaire fin du monde, sans oublier cette rencontre inespérée à Santiago de quatre amis pèlerins du trek de 2011. Des retours sur le Camino sont prévus pour 2018 et 2021. Entretemps, je parcourrai le magnifique Chemin des Sanctuaires, cette fois entre l’Oratoire Saint-Joseph et le Cap de la Madeleine. (3)

   

 Tout cela dit, peut-être y a-t-il un risque à être trop nostalgique des effets féériques de la route de Santiago. Car tristement, le Camino, ce n’est pas la vraie vie. C’est un oasis qui permet de mettre notre existence en suspens, de remettre les pendules à l’heure et de répondre à certaines questions que le chaos du quotidien empêche d’aborder. Les pèlerins se retrouvent souvent à un carrefour : ils ont quitté leur emploi ou mis fin à une relation; ils sont à la recherche de leur spiritualité de jadis – ou à la découverte d’autres incarnations du Divin.

   

Quelles que soient les raisons, il y a – nous avons tous – ce besoin primordial d’espace et de temps, les éléments essentiels à toute solution.

 

       (1)Le Franco du 11 au 17 juin 2015

    

      (2) Véronique Lavoie de Saint-Isidore, Brigitte Rondeau d’Edmonton et Gwen Guimond de Spruce Grove ont marché de  Sarria   et Santiago au début-avril 2015. Voir Le Franco du 21 au 27 mai 2015.

   

       (3)Quelques adresses susceptibles de vous informer et de vous mettre dans l’ambiance :

       CANADIAN COMPANY OF

       PILGRIMS, Ottawa (chapitres locaux à Edmonton et Calgary)

       www.santiago.ca/

       LE CHEMIN DES SANCTUAIRES, Québec

      www.chemindessanctuaires.org/

      VUELTA AL CAMINO, Edmonton/ Trois-Rivières (page de discussion)

                        www.facebook.com/groups/153865454734230/

 

 

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