Imprimer cette page

Prêt pour le Norte ?

Après avoir marché les 800 km du Francés en 2011, Ronald Tremblay savait à quoi s’attendre sur le Camino Norte. Il avait dépoussiéré sa vieille liste d’équipement et étudié de près les premières étapes cruciales du parcours pittoresque.  Le
« Norte » constitue en effet un plus grand défi que sa contrepartie classique en partance de Saint-Jean-Pied-de-Port.  Un proverbe yiddish dit « l’Homme propose et Dieu dispose » (« Man plans and God laughs »). Ce dicton trouve tout son sens dans ce genre de situation. On peut en effet prévoir absolument tout… sauf l’imprévisible.

JEUDI 5 MARS – Saint-Jean-de-Luz à Hendaye

« Après avoir vécu les intempéries de trois saisons lors de mon premier jour de marche dont une brève mais surprenante tempête de neige entre Bayonne à Saint-Jean-de-Luz, le trajet jusqu’à Hendaye a été caractérisé par un soleil radieux et une légère brise. Une partie de la route longeait la mer.


Contrairement au Camino Francés où on côtoie beaucoup de pèlerins, le Norte est un exercice solitaire, surtout à ce moment-ci de l’année. Le seul pèlerin que j’aie croisé depuis mon arrivée, une pèlerine allemande au fait, descendait du même avion que moi à Biarritz pour se rendre à Saint-Jean-Pied-de-Port «marcher» le Francés pendant une semaine. Parcourir le Camino en segments est un privilège dont se prévalent beaucoup d’Européens. Qu’ils soient Allemands, Français, Britanniques ou Européens de l’Est, ils sont tous à quelques heures du célèbre chemin. Pour le Nord-Américain, il s’agit toutefois d’une entreprise majeure – et onéreuse – qui demande énormément de planification.

En route pour Hendaye – où je serais accueillie chez mon amie Oihana, une pèlerine basque espagnole rencontrée en 2011 – j’ai rencontré Denise, une femme dans la cinquantaine originaire de Grenoble alors que je m’étais arrêté pour luncher en bordure de la route. Il s’agissait du premier signe tangible que j’étais réellement sur le Camino.

Après quelques minutes d’échange, nous avons décidé de faire un bout de chemin ensemble. Un scénario qui se répète constamment sur le Camino ». (Notes de voyage).

SAMEDI 7 MARS, 15h15 – Quelque part entre le Norte et le Francés

« Je suis à trois-quarts d’heure de Burgos. Pas à pied mais en autocar. J’aurais opté pour Santo Domingo de la Calzada, l’étape importante avant Burgos, mais les correspondances n’étaient pas évidentes… (Notes de voyage)

CHANGEMENT DE CAP

Tout comme en 2011, mon départ pour le Camino le 2 mars dernier s’est fait à reculons. Malgré tous les préparatifs, mes départs ont été marqués par le doute. Les deux fois – comme le veut ma nature – j’ai voulu mettre les points sur tous les « i » et les barres sur tous les « t » avant le départ. Je suis donc parti à court de sommeil, inquiet – et avec au moins cinq kilos en trop malgré les cinq perdus le mois précédent.

En 2011, j’avais choisi de parcourir le Camino Francés qui sépare Saint-Jean-Pied-de-Port, une ville pittoresque confortablement sise dans les Pyrénées françaises – et Santiago de Compostela, une destination pour les pèlerins depuis plus de 1000 ans.

Cette fois, je prendrais d’assaut le Camino Norte, la route du nord avec départ de Bayonne. Je longerais l’Atlantique jusqu’à Ribadesella avant de bifurquer vers l’intérieur des terres, sur le Primitivo, parcours rendu célèbre par le pèlerinage du roi Alfonso II vers Santiago au 9e siècle. On m’avait averti qu’il était peut-être tôt en saison pour affronter le Norte, un circuit de «Serpents et Échelles» rempli de montées et de descentes sinueuses.

Ma plus grande préoccupation était l’accueil en cours de route.

Bon nombre des gîtes situés entre les grands centres ouvrent leurs portes après le 15 mars. Mais j’avais fait un examen sommaire des différentes étapes et j’étais confiant de couvrir les distances suggérées dans mon guide (1). Le Chemin Côtier eût été un défi de taille que je serais sans doute parvenu à apprivoiser.

Toutefois, le soleil radieux qui nous accompagnait à l’entrée de l’Espagne ne brillait que depuis quelques jours. Pendant les trois semaines qui ont précédé, une pluie constante avait fait son œuvre et les sentiers rocailleux de la montagne jusqu’à San Sebastian allaient causer autant de dommage à mes pieds que la presque totalité du camino précédent. Je n’étais pas tombé une seule fois sur les 800 kilomètres du Francés en 2011. Mais en ce seul vendredi, j’ai dû me relever à plusieurs reprises, une fois sur les abords d’une petite falaise. Le vendredi 6 mars s’est passé à zigzaguer sur un chemin étroit et détrempé, glissant d’une pierre à l’autre et meurtrissant des pieds que je sentais enfler d’heure en heure.

Si je n’étais pas prêt pour le Norte, le Norte ne semblait pas prêt pour moi non plus!

Un peu d’histoire… beaucoup de légende

Si on en croit la légende, les restes de Saint-Jacques le Majeur, un des apôtres de Jésus, décapité sur les ordres d’Hérode Antipas entre l’An 41 et l’An 44 de notre ère, reposent dans la Cathédrale de Santiago depuis le 9e siècle. Saint-Jacques le Majeur – ou Santiago est le premier martyre chrétien.

C’est sous le règne d’Alfonso II des Asturies que naît la légende de la découverte du tombeau de Saint-Jacques entre 820 et 830. Alfonso ll deviendra le premier pèlerin à se rendre vénérer Saint-Jacques.

En 1170, Ferdinand II, roi de León et de Galice établit l’Ordre de Santiago – un ordre militaire et religieux qui a pour mission la défense de la chrétienté. Au fil de l’histoire, on attribue également la protection des pèlerins à Saint-Jacques, un rôle qui n’est jamais officialisé, sauf dans la légende. La reconnaissance officielle des reliques du saint par le pape Léon XIII en 1884 avait été faite à la demande des autorités de Compostelle.

Saint-Jacques est souvent représenté en peinture et en sculpture, monté sur un cheval blanc, épée à la main, à l’assaut des Maures, d’où le vocable Matamore («tueur de Maures»). Un musée dédié aux pèlerins dans le Palacio Gaudi à Astorga contient plusieurs illustrations de Jacques le Matamore, un personnage qui, je l’avoue, effleure ma sensibilité à plusieurs niveaux. Pas que je veuille revisiter l’«Histoire» mais dans le contexte d’un tel voyage, je préfère la légende du disciple qui cherche à partager le message d’amour de Jésus à celle de l’ange vengeur. (2)

Retour en terrain familier

Après nous être perdus en cours de route, Denise et moi nous sommes finalement retrouvés en soirée à l’auberge de jeunesse de San Sebastian, situé complètement à l’autre bout de l’agglomération. Un albergue à l’entrée de la ville était fermé pour la soirée – ou complet (on ne répondait plus à la porte). Les pieds de Denise étaient en pire état que les miens. J’avais déjà décidé de réévaluer ma situation mais jusqu’à nouvel ordre, c’était destination Getaria le lendemain, puis éventuellement Bilbao et Santander où je comptais saluer d’autres pèlerins rencontrés lors du premier parcours.

Le départ était prévu pour huit heures le lendemain.

Dès cinq heures, éveillé à plusieurs reprises par une douleur lancinante, j’étais dans la salle commune à soigner ce qu’il me restait de pieds. J’étais convaincu d’avoir brisé ou fracturé quelques orteils dont plusieurs des ongles étaient noircis. Mes jambes me soutenaient à peine. Parmi les solutions qui s’offraient à moi, la moins plausible était de poursuivre sur le Norte.

Ma fierté m’empêchait d’aller voir un médecin après seulement trois jours de marche. Lorsque Denise est arrivée, elle était endolorie, mais déterminée à poursuivre. Pour ma part, j’allais relaxer quelques heures avant de prendre l’autobus et me diriger vers le Camino Francés. De là, je verrais s’il m’était encore possible de continuer.

Prochain article :
Solitudes partagées

 

(1) Le Chemin Côtier – De Bayonne au Cap Finisterre (RANDO) : difficile à trouver. Merci à Laurier Thibeault de Trois-Rivières.

(2) Alphonse II des Asturies, Wikipédia, dernière modification le 3 juin 2015.

Évaluer cet élément
(0 Votes)

Éléments similaires (par tag)