Écrire l’art visuel en français

Devant une œuvre contemporaine d’art visuel (une peinture, une sculpture…), le défi est d’aller plus loin que le cliché
« c’est intéressant ». Un regard averti et un esprit ouvert sont bien sûr des prérequis pour comprendre l’art. Mais l’art part également d’une émotion qui nécessite une certaine acuité pour arriver à y mettre des mots, surtout si on désire devenir critique ou commissaire, par exemple. 
 
C’est là que la formation « L’art visuel s’écrit », offerte ici par le Regroupement artistique francophone de l’Alberta (RAFA), est venu donner un coup de pouce à ceux qui désiraient ajouter cette corde à leur arc. Pour l’occasion, le RAFA a invité le Montréalais Serge Murphy, lui-même artiste, commissaire et critique, à donner un atelier pour apprendre comment parler d’art – que ce soit son art ou celui des autres. L’atelier, qui a eu lieu à la Cité francophone d’Edmonton les vendredi et samedi 29 et 30 mai, a attiré un petit groupe de curieux, dont principalement des artistes.
 
« Hors Québec, il y a encore peu d’écrits en français en arts visuels », remarque Serge Murphy, déterminant que les formes d’art les plus accessibles pour le public et les critiques sont la musique et le cinéma. C’est parce que l’art visuel peut faire peur. Carré blanc sur fond blanc n’est pas ce qu’il y a de plus grand public. Pourtant, derrière toute œuvre, qu’elle soit réaliste, expressionniste ou complètement abstraite, il y a une démarche, une idée. Le défi, lorsqu’on écrit sur l’art d’un autre, est de comprendre où a été l’artiste, même si parfois l’artiste n’a pas réalisé la direction qu’il a prise ! C’est là la magie de l’interprétation.
 
Interprétation libre
En début d’atelier, Serge Murphy a parlé des visions, souvent très différentes, de six commissaires ou critiques. L’une d’entre elles, de Nicolas Mavrikakis, ne s’intéresse pas à la vie de l’artiste, au contraire, mais seulement à son œuvre. Ce critique soutient aussi qu’il est tout à fait normal d’avoir une interprétation différente de celle de l’artiste au sujet de son œuvre. Il a été convenu que dès qu’une œuvre est rendue publique, disponible au regard d’autrui, elle ne lui appartient plus et toutes les interprétations deviennent possibles.
 
Une autre vision, celle de Nicole Gingras, voit le commissaire comme complice à l’artiste. Il devient alors un peu artiste lui-même, puisqu’il a une influence sur l’œuvre produite pour l’exposition. Dans tous les cas, écrire sur une œuvre permet de faire évoluer le travail, rappelle tout de même Serge Murphy, ajoutant :
« Faire de l’art, ce n’est pas apporter des réponses; c’est poser des questions. »
 
Quant à une bonne critique, elle évite les qualificatifs, qui ont une connotation différente d’une personne à l’autre (qu’est-ce qu’une « belle » œuvre ?), et n’est pas trop descriptive. Le but n’est pas de comprendre, mais bien de ressentir l’œuvre, selon M. Murphy.
 
En pratique
Après un premier avant-midi assez théorique, l’atelier est devenu plus concret : les participants ont tous choisi une œuvre visuelle et ont mis en pratique leurs nouvelles connaissances pour en faire une brève critique écrite. Plus facile à dire qu’à faire, tout le monde a quand même joué le jeu et quelques participants ont partagé leur interprétation des œuvres choisies, créant des discussions où chacun avait aussi son point de vue sur la critique. Un critique pouvait ainsi voir de la sérénité dans une peinture, alors qu’un autre estimait que l’œuvre se voulait sombre, voire morbide. Pourtant, toutes les interprétations étaient valables et se défendaient en mots. Serge Murphy, qui découvrait les œuvres en même temps que tout le monde, a aussi apporté différentes pistes d’interprétation, ouvrant davantage les perspectives.
 
Comme la plupart des participants étaient eux-mêmes artistes en art visuel, l’activité du samedi, soit la rédaction d’une démarche d’artiste, était certainement fort attendue. Le défi, arriver à parler de soi et de sa démarche, mais sans tomber dans la prétention, pour mieux se vendre à un commissaire par exemple.
 
À l’issue de cette formation de deux jours, une demi-douzaine de Franco-Albertains se sentent mieux équipés pour écrire sur l’art, le leur comme celui des autres. La formation « L’art visuel s’écrit », organisée à travers le pays par l’Association des groupes en arts visuels francophones, vise à augmenter à long terme le nombre d’écrits en français sur les œuvres et les expositions en art visuel à travers la francophonie canadienne. C’était la première fois que la formation était donnée à Edmonton.
 
(Photos : Olivier Dénommée)
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