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Frédérick Bastien analyse l’infodivertissement

Le professeur au département de science politique de l’Université de Montréal était de passage en Alberta le 22 octobre pour la première de la série de conférences Louis Desrochers au Campus Saint-Jean.

Frédérick Bastien était étudiant en science politique quand deux journalistes du talk-show La fin du monde est à 7h (diffusée sur TQS) ont demandé une carte de presse à la Fédération des journalistes professionnels du Québec (FPJQ). En 1999, ce geste de Jean-René Duford et de Patrick Masbourian avait fait controverse et ravivé l’éternelle question de ce qui constituait de l’information et du journalisme, à proprement parler. Ce fut l’étincelle qui alluma le feu de M. Bastien pour le domaine de la communication politique, et plus particulièrement les sentiments et opinions passionnés au sujet de l’infodivertissement. Il en fit quelques années plus tard l’objet de sa thèse de doctorat et enfin, l’année dernière, le sujet d’un livre publié aux Presses de l’Université Laval intitulé Tout le monde en regarde! La politique, le journalisme et l’infodivertissement à la télévision québécoise.

Ce sont principalement les conclusions de ce livre que M. Bastien était venu présenter au Campus Saint-Jean devant une trentaine de personnes.

 

Intensification de la concurrence

Pour répondre aux inquiétudes quant à la propagation des émissions d’infodivertissement à la grille horaire, Frédérick Bastien démontre qu’en effet les 30 dernières années ont vu une augmentation de ce type d’émissions sur les grands réseaux, par rapport aux émissions d’affaires publiques qui, elles, sont en baisse.

Par contre, on observe une augmentation du nombre d’heures qu’occupent les journaux télévisés ainsi que de leur fréquence, grâce aux avancées technologiques. Ceux-ci font également l’objet d’une autre transformation. « Pour moi, l’année 2000 – quand Le Point a été absorbé par le Téléjournal (TJ) – est révélatrice d’une tendance plus lourde. Les reportages sont de plus en plus concis et rythmés. Un reportage de fond au TJ dure cinq ou six minutes et on essaie de couvrir 24 h en 60 minutes », exprime le chercheur.

Ces phénomènes sont dus à l’augmentation de la concurrence dans le monde des médias télévisés. Avec l’apparition de nombreuses chaînes spécialisées (y compris en français) et de la télévision numérique à la carte et sur demande, on observe un « fragmentation de l’écoute » à laquelle grands réseaux de télédiffusion autant que politiciens doivent s’adapter pour capter l’attention du téléspectateur.

« Près de 50 % de l’écoute de télévision est faite sur des chaines spécialisées », expose M. Bastien qui pense que ce seuil a sûrement été dépassé en 2014.

Pourtant, l’infodiverstissement existait bien avant cette évolution de la programmation québécoise. On pense notamment à l’émission Appelez-moi Lisede Lise Payette, en onde sdans les années 70.

Médiatisation du politique

Les allocutions des politiciens se sont donc formatées aux exigences de la télé, qui exercent une sorte de sélection naturelle des ‘‘beaux parleurs’’.

Parfois, « l’élu cherche la voie du compromis en s’orientant vers d’autres types d’émissions », entre les émissions de variétés qui ne leur permettent pas d’aborder les enjeux politiques ou les formats extrêmement courts du Téléjournal qui ne leur présentent pas la possibilité de « s’humaniser ». Les politiciens ont donc allègrement embrassé la position mitoyenne que leur offrent les émissions d’infodivertissement.

Frédérick Bastien pense d’ailleurs que cette mutation s’insère au phénomène généralisé de « médiatisation du politique » qui ne se rapporte pas uniquement à l’existence des talk-shows. L’universitaire donne en exemple la concision des discours politiques rattachée au fait qu’ils sont de plus en plus rapportés par interprétation des journalistes ; ou encore, la rapidité des réactions des partis d’oppositions au discours du trône, dans les médias ou en chambre.

Réaffirmation du journalisme traditionnel          

Le journalisme traditionnel fait donc face à de nombreux défis qu’on ne peut pas réduire au simple attrait de la critique qu’en font souvent (directement) les émissions comme Infoman, ou (indirectement) Tout le monde en parle, et à l’alternative que celles-ci proposent.

Avec l’occupation de l’espace public par d’autres catégories de communicateurs (blogueur, chroniqueurs, animateurs) et « l’inquiétude qu’on observe de façon périodique chez les gens qui occupent l’espace public à l’apparition de nouveaux médias », les journalistes « doivent réaffirmer les valeurs qui font du journalisme un discours différent », conclut M. Bastien.

Et pas seulement en critiquant les animateurs ou les invités desdites émissions, puisque que comme le démontrent des études empiriques qu’a réalisées M. Bastien, les questions et les thèmes abordés par les émissions d’infodivertissement ne diffèrent pas entièrement en substance des émissions purement d’information, la première catégorie épousant souvent les procédés de la dernière.

« Mon bonheur (de présenter cette conférence) est assombri par les évènements d’aujourd’hui, qui doivent nous rappeler l’importance du journalisme », avait dit Frédérick Bastien comme ouverture à sa conférence, en référence à la fusillade qui a coûté la vie au jeune réserviste Nathan Cirillo à Ottawa la semaine dernière.  Le journaliste se doit d’être extrêmement rigoureux dans des situations de crises d’envergure nationale car c’est dans ces moments qu’on observe un certain « relâchement à remettre en cause le discours des autorités », selon M. Bastien. On a cependant pu observer la difficulté de le faire puisque même le diffuseur public s’est employé à plusieurs reprises à corriger des informations inexactes, fait-il remarquer. « On se fie encore aux journalistes pour faire le tri dans des moments de crises comme celui-ci où il y a énormément de communication de toute part. »

À une question du public, le professeur répond cependant que la solution n’est pas simple. Il faut trouver des moyens de « concilier les exigences économiques avec l’affirmation d’un journalisme distinctif ».

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