Fin d’un monopole controversé

Le 28 novembre dernier, le gouvernement fédéral adoptait, à 153 voix contre 120, le projet de loi C-18 qui met fin à la situation de monopole exercé par la Commission canadienne du blé (CCB).

À compter du 1er aout 2012, les cultivateurs de blé et d’orge des Prairies pourront écouler leurs grains au moment qui leur convient le mieux, et suivant la méthode qu’ils auront choisie, sans avoir à passer par l’entremise de la commission.


Selon l’agriculteur de la région de Saint-Isidore, Roméo Lavoie, il s’agit d’un jour noir dans la vie des producteurs. « C’est la pire chose qui pouvait arriver aux fermiers de l’Ouest. L’union fait la force et la CCB permet à tout le monde de vendre son grain à travers le monde, à chance égale », déplore-t-il.

M. Lavoie exploite sa ferme depuis 1953 et cultive aujourd’hui 12 000 acres. Il se considère assez gros pour répondre à la demande du marché et obtenir de meilleur prix.

« Ce sont les compagnies qui vont prendre la relève sur la loi qui protège le marché du blé. Les agents de grains ne travaillent pas pour les fermiers, mais pour eux, ce sont des investisseurs, ils vont se prendre du bon profit. C’est normal, c’est le capitalisme », fait remarquer Roméo Lavoie.

Une mission désuète?
La Commission canadienne du blé est aujourd’hui l’agence de commercialisation de blé et d’orge la plus importante au monde. Elle a été créée en 1935, sur un fond de crise économique et assurait aux fermiers de l’Ouest la vente de leurs grains sur le marché mondial. L’utilisation de la CCB par les producteurs dans la commercialisation de leur marchandise était, à l’époque, volontaire.

Léonard Lemay est producteur agricole dans la région de Lac La Biche depuis 1972. Sa ferme, commencée par son grand-père, arrive bientôt à 100 ans d’exploitation. Ce dernier croit que le temps est venu de pratiquer la libre entreprise sur le marché du grain.

« La commission avait été créée pour aider les fermiers à vendre leur produit. Aujourd’hui, ce n’est plus un problème, les acheteurs contactent les fermiers directement, ils veulent faire des affaires », indique celui qui a déjà été président de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) pour
la régionale de Plamondon-Lac La Biche.

M. Lemay habite une région où les cultures sont majoritairement destinées au marché local, soit pour donner en pâture aux animaux, soit pour fabriquer de l’éthanol.

La fin du monopole de la CCB n’aura que peu d’impact sur la commercialisation de sa marchandise. « Je trouvais moi-même le marché nécessaire et ensuite, je devais passer par l’entremise de la CCB, mais mon grain se rendait tout de même aux marchés que j’avais choisis », laisse-t-il savoir.

Marchés différents, réalités différentes
« Ce sont les petits fermiers à qui cela va faire le plus de tort. Nous allons perdre une part du marché international et nous serons pris pour garder notre blé pendant deux ans », s’inquiète Roméo Lavoie.

Ce dernier ajoute que les producteurs au nord de la province seront désavantagés par rapport aux agriculteurs du sud, plus près des frontières, qui pourront investir dans le marché américain plus facilement. D’autant plus qu’il serait de plus en plus difficile d’obtenir des wagons de trains de la part du CN pour acheminer leur récolte.

Léonard Lemay avoue qu’acheminer ses grains à l’international pourrait devenir une difficulté pour les fermiers. « Mais ce n’est pas le problème de la CCB. C’est le problème du chemin de fer qui s’est montré plutôt inefficace dernièrement », convient l’homme, qui achemine toutefois une bonne partie de sa récolte par camion.

Le marché de la libre entreprise
La CCB rassemble le grain des fermiers de l’Ouest et se charge d’écouler la marchandise et de l’acheminer aux distributeurs. Les profits, bonus ou surplus sont retournés aux agriculteurs, les frais d’exploitation en moins.

« Les conservateurs vont donner cette responsabilité aux grandes entreprises. Par exemple, si un acheteur au Japon veut du blé à 13 % de protéine, chaque fermier va devoir acheter un testeur de protéine et la compagnie va rassembler plusieurs agriculteurs pour créer un bassin assez important pour répondre au marché international », explique M. Lavoie.

Il soulève également le pourcentage élevé de profit qui risque d’être retenu par ces entreprises agentes de grain.

« Le marché va déterminer combien elles auront droit de prélever sur les profits », confirme Léonard Lemay.

M. Lemay indique avoir déjà fait affaire avec des entreprises agentes de grains pour écouler de l’avoine et du canola, bien qu’il soit également possible de le faire à travers la commission. « Les agents de grains prennent des profits, mais j’ai mieux aimé faire affaire avec eux, et j’ai eu plus qu’avec la CCB », admet-il.

Selon lui, la Commission canadienne du blé est une grosse entreprise qui répond plus ou moins efficacement aux besoins des agriculteurs, du moins dans sa région.

M. Lavoie, de son côté, affirme que la CCB ne retient aucun profit et offre des avantages aux fermiers de l’Ouest que les plus petits marchés céréaliers comme l’Ontario ne connaissent pas.

La Loi sur le libre choix des producteurs de grains en matière de commercialisation n’abolit pas la commission, mais offre le choix aux fermiers d’utiliser ses services ou non pour vendre leurs produits. Le gouvernement conservateur prévoit une période de cinq ans pour effectuer une transition complète de la commission vers l’entreprise privée, où elle pourra alors commercialiser tout type de céréales.

 

Évaluer cet élément
(0 Votes)

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'indiquer les informations obligatoires (*).
Le code HTML n'est pas autorisé.

Aller au haut