L’après Charlie Hebdo : la liberté de la presse en question

Mardi 3 février, un professeur et trois étudiants francophones de l’Université de l’Alberta ont organisé une table ronde sur la liberté de la presse en invitant des universitaires et un caricaturiste, entre autres. Une exposition sur le même thème était proposée jusqu’au 10 février.

« Le satire joue un rôle central dans une démocratie fonctionnelle », estime Brian Gable, caricaturiste en chef au Globe and Mail. Invité au campus de l’Université de l’Alberta le 3 février pour débattre de la liberté d’expression, le dessinateur n’a pas pu se déplacer mais a tout de même participé aux débats grâce à la vidéoconférence. Cette table ronde était organisée en réponse à l’attentat au journal satirique français Charlie Hebdo qui a fait 12 morts le 7 janvier dernier, notamment les caricaturistes Charb, Cabu, Honoré, Tignous et Wolinski.

Pour M. Gable, le dessin de presse n’a pas pour objectif premier de choquer « ceux qui décident d’être insultés », mais plutôt d’évoquer les « problèmes sociaux », bien qu’il reconnaisse que le manque de contexte reste un « point faible » incontestable (ce qui est aussi vrai avec les articles de presse, dans une moindre mesure…). En ce qui concerne l’attentat de Charlie Hebdo, la publication de caricatures du prophète Mahomet avait permis aux deux assassins de justifier leurs actes.


La question de la légalité

La docteure en études culturelles Élisabeth Le en a profité pour rappeler la parfaite légalité des dessins de Charlie Hebdo et la « tradition de la satire » en France. En effet, le délit de blasphème n’y existe pas (sauf en Alsace-Moselle) et la liberté d’expression prévaut la plupart du temps, même s’il faut étudier chaque affaire au cas par cas.

Au Canada aussi, la loi a tendance à favoriser la liberté d’expression, ce qui peut parfois déboucher sur des situations étonnantes. Patricia Paradis, directrice exécutive au Centre for constitutional studies, prend l’exemple du révérend Stephen Boissoin qui avait affirmé en 2002, dans un journal de Red Deer, que les militants homosexuels étaient « aussi immoraux que des pédophiles et des trafiquants de drogue ». La justice a pourtant jugé que ce n’était pas à un appel à la haine.

 


L’échec français de l’intégration

Indépendamment des questions de légalité, le docteur en histoire Srdja Pavlovic se demande où se situe la frontière entre le bon et le mauvais goût, entre la moquerie et l’insulte ? « Viser les gens les plus fragiles n’est pas forcément une bonne idée », estime le Dr. Mojtaba Madhavi, spécialiste en études islamiques. Pour lui, ridiculiser le prophète revient à s’en prendre à la communauté musulmane qui, en France, souffre déjà de nombreuses discriminations, particulièrement dans certains quartiers-ghettos. Il cite d’ailleurs le ministre de l’Intérieur français, Manuel Valls, qui lui-même a qualifié la situation d’« apartheid ethnique ».

Pour le Dr. Madhavi, l’islamisme en France repose sur trois grands piliers : la politique intérieure qui a échoué à intégrer les musulmans en France ; la politique extérieure et les interventions miliaires en Libye, au Mali ou en Syrie ; l’importation d’idéologies extrémistes, notamment en provenance de l’Arabie Saoudite. Le professeur estime que dans ce contexte explosif, Charlie Hebdo n’aurait peut-être pas dû représenter le prophète et abandonner ses droits temporairement, « pour le bien commun ».

Un avis que ne partage pas Chris Reyns, professeur au département de langues modernes et d’études culturelles et l’un des organisateurs de la table ronde. « Le rôle de Charlie Hebdo est de ne pas être politiquement correct, c’est un journal anti-autorité. » Pour M. Reyns, le prophète peut être considéré comme une autorité, en dépit de son caractère sacré pour l’ensemble des musulmans. En ce sens, la « une » de Mahomet n’est pas si différente de celle sur Jésus ou le pape.

La responsabilité du gouvernement des États-Unis dans le développement récent de mouvements islamistes en Irak et en Syrie fait davantage consensus. De l’avis du docteur en sciences politiques John McCoy, il s’agit finalement d’une « réponse organique à l’invasion américaine ».

Le multiculturalisme canadien

Le cas de la France est-il si différent de celui du Canada ? Oui, selon le Dr. Madhavi, pour qui le multiculturalisme canadien serait un « succès relatif » dont « l’Europe devrait s’inspirer ». Un constat que nuance Adrien Guyot, un des étudiants français organisateurs de l’évènement : « Le Canada est un pays jeune et quand même sous-peuplé. La main d’oeuvre est beaucoup plus nécessaire qu’elle ne l’est en France où il y a une certaine saturation. Alors certes, il y a une tolérance accrue par rapport à la situation en France… mais quand on ne se mélange pas, quand on ne se côtoie pas, il n’y a pas de point de tension ! C’est un petit peu la manière dont ça fonctionne au Canada... »

La question des autochtones, soulevée par un membre du public, montrait aussi que le Canada avait encore quelques progrès à faire en matière d’intégration des minorités...

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