La récréation venait de prendre fin. Un petit homme rangeait ses vêtements d’hiver avec minutie : les mitaines dans une manche de son manteau, la tuque dans l’autre, le pantalon de neige sur un de ses deux crochets, le parka sur l’autre et le foulard chapeautait les deux crochets. C’était un jeune garçon organisé, à l’esprit mathématique, qui se laissait séduire plus souvent par les faits que par les jeux ludiques. Le connaissant ainsi, vous comprendrez ma surprise lorsqu’il s’approche de moi et déclare avec un petit sourire :
- Madame Stéphanie, mon nez est frisé!
Je voyais dans ses yeux qu’il n’était pas convaincu de la justesse de sa déclaration mais qu’il devait partager ce qui ne pouvait être, je le voyais bien, une observation.
- Ton nez est frisé? Comme la queue d’un cochon? lui demandais-je en quête d’éclaircissement.
- Non… Pas frisé… Frisé!!! me répondit-il en fronçant les sourcils, un peu insulté. Touche!
Il agrippa mon index et le posa sur le bout de son petit nez retroussé et c’est alors que je compris.
- Oh! Ton nez est « freezé ». Il est gelé! m’exclamais-je.
- Oui! confirmait le petit homme. Mon nez est gelé.
Voilà qui était beaucoup plus logique.
Le retour en classe après la récréation du midi est toujours un moment très animé. Certains élèves veulent partager avec le moi les jeux fantastiques qu’ils ont inventé dans le parc tandis que d’autres élèves, moins satisfaits du déroulement de leur temps libre, sont en quête de justice.
- Madame Stéphanie, j’ai quelque chose de très important à dire, me dit-on à gauche, alors que je crois entendre à ma droite :
- Mais c’est lui qui a commencé!
Je profite du fait que certains élèves sont encore en train de se départir de leurs habits de neige pour isoler ma droite et ma gauche.
- On va d’abord prendre deux grandes respirations… commençais-je. Puis, je vais écouter Yasser en premier et Rémi en deuxième. Ensuite, s’il y a un problème, on va trouver une solution ensemble. Alors, Yasser, tu as quelque chose d’important à me dire?
- Oui madame Stéphanie. Pendant la récréation, Rémi m’a frappé avec son chapeau… deux fois!
Je voyais du coin de l’œil que Rémi faisait tout en son pouvoir pour ne pas couper la parole de Yasser. Les poings serrés, il tapait du pieds, impatient de recevoir le signal qui lui permettrait d’offrir sa défense.
- … et le règlement, c’est d’être gentil avec les amis. C’est pas gentil frapper deux fois quelqu’un avec son chapeau! finissait le premier garçon.
Je me tournais vers Rémi pour qui l’attente prenait fin.
- Mais c’est lui qui a commencé en premier! Les yeux exaspérés et l’index accusateur, Rémi n’avait vraisemblablement rien a ajouter à ce qui était pour lui l’argument fatal. Yasser, lui, était préparé à plaider.
- Oh mais madame Stéphanie, attend! Lui, il m’a frappé deux fois et moi, seulement une fois. Alors moi, ça s’annule et lui, il mérite une conséquence!
Plusieurs fois dans la journée, je dois me mordre l’intérieur des joues pour ne pas rire. À ce moment-là, je me disais qu’au moins, à travers ce conflit, un jeune Yasser exerçait son raisonnement mathématique.
- Vous savez les amis, que tu sois le premier ou le deuxième à donner le coup de chapeau… ça n’a pas d’importance pour moi. Je ne crois pas que c’est une bonne solution quand on a un problème. Qu’est-ce qui s’est passé avant les coups de chapeau? demandais-je.- On jouait sur la petite flaque de glace!!! lance Yasser, soudain excité à l’idée de son propre souvenir. Rémi faisait le superhéro et il se lancait sur la glace en faisant le bruit… Fait le bruit Rémi!
Je me tourne vers ce dernier et découvre que son exaspération a fait place à la bonne humeur et je l’entends qui pousse un petit cri en se laissant tomber sur le derrière. Les deux garçons rigolaient maintenant et semblaient avoir oublié toute trace de conflit.
Après quelques « je m’excuse » et l’élaboration de nouveaux règlements pour leur nouveau jeu de superhéro sur glace, les deux enfants choisissaient leur tapis de repos côte à côte et chuchotaient leur plan pour la récréation de l’après-midi. Si c’était aussi facile à chaque fois!
Presque tous les enfants étaient installés pour la période de relaxation. Seule la petite Valérie traînait derrière avec un air de saviez-vous que?
- Sais-tu pourquoi Jade est absente aujourd’hui? me demande Valérie.
- Je crois qu’elle a un vilain rhume.
- Non, non, non… Tu sais madame Stéphanie, quand Jade est là, on choisi nos tapis de repos ensemble et on placote au lieu de se détendre. Quand c’est fini, tu avances le pion des amis qui ont fait une belle relaxation sur le chemin qui nous amène au coffre aux trésors mais tu n’avances pas ceux qui placotent! m’explique-t-elle avec une étrange passion. Elle sourit malicieusement, plisse les yeux et baisse la voix pour me livrer sa déduction sur un ton de secret :
- Je pense que Jade n’est pas venue à l’école aujourd’hui… pour me laisser aller au coffre aux trésors!!! Elle devait savoir qu’il ne me reste qu’une case pour y arriver et que si elle venait à l’école, on parlerait pendant le repos et que tu n’avancerais pas mon pion! propose une Valérie fière d’avoir deviner les manigances de sa meilleure amie. Madame Stéphanie… je pense que c’est ça, être une vraie amie!
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