J’étais presque sous hypnose. Je fixais l’écran sachant très bien que je m’aventurais sans doute sur un terrain glissant. Juste à la lecture de ce mot qui chatouillait ma curiosité, au décodage de sa définition et aux frissons qu’il me causait, je savais que je devais avancer avec prudence et respect.
J’étais bien loin du confort que me procuraient mes racines culturelles. J’avançais en zone inconnue. J’allais devoir consulter amis et collègues pour en apprendre plus… parce que le maraboutage, ce n’est pas à prendre avec légèreté.
Tout a commencé lors des entrevues parents-enseignants du mois de décembre. Les familles allaient et venaient d’un corridor à l’autre, dans une espèce de guignolée scolaire lors de laquelle certains bulletins se discutaient avec autant d’enthousiasme qu’on peut en avoir en déballant un cadeau, tandis que d’autres éveillaient plutôt un rappel d’une réalité plus difficile.
Les enfants étaient fiers de présenter leurs travaux à leurs parents et les enseignants accueillaient leurs visiteurs chaleureusement.
De mon côté, j’étais très excitée de recevoir tous ces gens en classe et de partager avec eux les succès qui s’accumulaient pour chacun depuis septembre. Je débutais cha-que entretien de la même façon, rien de bien compliqué : un sourire, quelques formules de politesse et une poignée de main.
Tout au long de mes cinq dernières années d’enseignement à l’École publique Gabrielle-Roy, j’avais eu à quelques reprises une drôle d’impression lors de ces échanges de poignées de main… J’avais ressentie un certain malaise venant de mes interlocuteurs, comme si cet échange les rendait inconfortables.
J’avais parfois attribué cet inconfort à un stress devant la venue d’un dialogue en français, le français étant parfois la troisième langue parlée à la maison. Ce soir-là, on allait m’informer de la cause réelle de cet inconfort.
- Madame Stéphanie! Bonsoir, il est bon de vous voir, me lançait cordialement un père que j’avais appris à connaitre pour avoir enseigné à deux autres de ses enfants auparavant.
- Bienvenue monsieur, répliquais-je avec un sourire chaleureux. C’est toujours un plaisir de vous rencontrer, continuais-je en avançant pour lui tendre la main.
Mon visiteur me serrait la main après avoir hésité une seconde. J’avais remarqué la pause et n’allait pas avoir à attendre longtemps pour qu’on me l’explique.
- Vous êtes mariée maintenant! Vous savez, ça facilite les choses un peu parce que pour nous, musulmans, il n’est pas permis de serrer la main d’une femme. C’est une question de respect de la pureté de la femme. Maintenant que vous êtes mariée, vous êtes l’épouse de quelqu’un, c’est plus convenable…
Voilà qui m’en disait long. Une fois de plus, l’aspect multiculturel de mon lieu de travail m’amenait à en apprendre plus sur les mœurs et coutumes des nouveaux arrivants de notre communauté francophone.
Cette fois-ci, c’était la religion qui amenait un tabou à l’exercice de la poignée de main. Pour les Canadiens d’origine, cette pratique ne causait aucun problème et certains allaient même jusqu’à interpréter la pression ou la direction de la paume pour analyser leur interlocuteur.
Par contre, si l’islam interdisait la poignée de main entre homme et femme, j’allais devoir être plus attentive lors de mes approches.
- Par contre, ce ne sont pas tous les musulmans qui respectent cette règle du Coran. Certains sont plus pratiquants que d’autres… comme dans d’autres religions n’est-ce pas? complétait le papa sous le regard exaspéré de son fils qui ne souhaitait que lui faire visiter sa classe.
Nous redirigions donc notre intérêt vers l’enfant et la célébration de ses apprentissages. Quand l’entrevue prit fin, je raccompagnais mes invités à la porte de la classe et alors qu’ils en franchissaient le seuil, le père se retourna :
- Oh et félicitations pour l’enfant à naitre! C’est une merveilleuse nouvelle!
Je le remerciais et entreprit d’accueillir mes prochains visiteurs.
- Vous savez madame Stéphanie, chez nous, on n’annonce pas nos grossesses du tout, me lançait la mère.
Quand je la questionnais à ce propos, elle me dit simplement : oh, dans mon pays (le Sénégal), on n’en parle pas. Ce sont des choses qu’on devine par les changements du corps, c’est tout.
Encore une fois, je sentais de l’inconfort, du mystère. De retour à la maison, j’allais rapidement consulter mon ami l’internet à la recherche de nouvelles découvertes culturelles.
Incidemment, une théorie plus qu’une autre semblait offrir une explication aux faits que certaines femmes africaines gardaient le secret de leur grossesse avec soin : le maraboutage. Le maraboutage était pour certains Africains ce que le vaudou était aux Haïtiens.
Ainsi, j’apprenais que par maraboutage, on pouvait autant s’attirer l’amour de la personne convoitée que la malchance de nos ennemis. Apparemment, certaines communautés ne dévoilaient pas les grossesses de peur que leurs opposants maraboutent contre la santé de la maman et du bébé, ou tout simplement par peur du mauvais œil.
J’avais beaucoup de questions en tête et je savais qu’amis et collègues auraient tôt fait de partager avec moi sur le sujet. Je suis persuadée que c’est par l’éducation qu’on développe la tolérance et aussi, même si le maraboutage ne faisait pas partie des croyances que m’avaient léguées mes ancêtres, j’allais chercher à en savoir plus pour mieux comprendre les gens qui m’entouraient.
La sonnerie du téléphone me sortit de mes réflexions et j’étais heureuse d’entendre la voix de mon amie Sonia, aussi enseignante pour le Conseil scolaire Centre-Nord.
- As-tu une minute? me demande-t-elle. On pourrait éplucher le programme du colloque de février et faire une présélection d’ateliers…
- Pas de problème, j’étais justement en train de m’éplucher une clémentine…
Et c’est alors qu’elle lâcha le morceau, qu’elle déclencha un nouveau remue-méninge :
- Heille! Il paraît que les poux arrivent en même temps que les clémentines! Ils disent ça par ici… Tu sais, on les épluche, on se gratte la tête et… bang! Y a des poux partout.
J’étais bouche bée. Les poux arrivent en même temps que les clémentines? Juste à y penser, j’avais la tête qui piquait. Je ne savais pas si c’était une croyance réservée aux francophones de Wainwright, mais j’allais quand même lancer le moteur de recherche.
Après tout, je n’avais aucun sujet de prévu pour mon article de janvier!
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