Je crois que la fête de l’Action de grâce devrait être célébrée à la fin du mois de juin, au moins une année sur deux… Je suis pleinement consciente que la récolte des grains et légumes en octobre est une amorce de prédilection au partage des multiples raisons pour lesquels nous nous devons d’être reconnaissants envers la vie. Par contre, lorsque mon regard embrasse chacun des petits visages fiers de mes élèves à la veille de leur dernière journée à l’école maternelle, je ne peux m’empêcher de remercier le ciel. En tant qu’enseignante, je suis au premier rang d’un fabuleux spectacle : le rayonnement d’un enfant à la fois valorisé par ses multiples succès scolaires et émerveillé par tout ce qu’il a pu accomplir depuis septembre…
- Madame Stéphanie, est-ce que je peux faire « l’eczéma » de fin d’année encore? me suppliait Yonis.
- Hum… Est-ce qu’on dit « eczéma » de fin d’année ou « examen » de fin d’année mon grand? lui demandais-je en réfrénant un sourire.
Il était effectivement un peu tôt pour que Yonis ait de l’eczéma de fin d’année. Dans quelques années, le stress des tests de rendement ou la pression des examens ministériels lui causeraient peut-être cette désagréable démangeaison de l’épiderme. Cependant, à 5 ou 6 ans, la manipulation des petits cubes de dénombrement, les planches de vocabulaire et les exercices de motricité fine n’avaient été, ni plus ni moins, qu’un jeu d’enfant.
- Oui! L’examen de fin d’année. C’est trop bien madame!
J’en étais à me dire que je me ferais un devoir de rappeler à Yonis son amour pour les tests à l’aube de son examen du diplôme de douzième année, lorsque je remarquais deux petites mines boudeuses à ma droite.
- Qu’est-ce qui se passe les filles? C’est une belle journée pour s’amuser et bientôt, ce sera les vacances! Deux beaux mois à la maison pour jouer avec papa et maman, visiter de nouveaux endroits et voir vos cousins et cousines!
Quelle naïveté. Je venais de réveiller une tristesse endormie qui s’éveilla dans de grands sanglots :
- Je ne veux pas aller en vacances! pleurait la gamine aux grandes boucles blondes.
J’avais beau lui répéter qu’elle aura beaucoup de chance de pouvoir jouer avec sa petite sœur à tous les jours, en vain.
- Est-ce que ta petite sœur partage bien ses jouets? As-tu peur de t’ennuyer beaucoup de tes amis? Par les réponses que j’obtenais, je comprenais que je ne posais pas la bonne question…
-Pourquoi pleures-tu alors? tentais-je avec douceur.
Voilà! Un soubresaut, un reniflement et une grande respiration plus tard, j’allais avoir ma réponse.
- Je ne veux pas aller en vacances… parce que je t’aime! souffle-t-elle avec grand désespoir. De quoi faire flancher les cœurs les plus endurcis!
Alors que je réconfortais la blondinette, la deuxième mine boudeuse s’approchait pour transformer notre câlin en accolade de groupe.
- Je ne veux pas déménager à Toronto, me confiait-elle en se cachant derrière mon épaule.
Pauvre petite créature. Elle allait dire au revoir à tous ses amis, sa maison et si le camion de déménagement n’était pas assez gros, à plusieurs de ses oursons. Y avait-il vraiment quelque chose que je pouvais dire pour la réconforter?
- Oh… Toi aussi tu vas rencontrer de nouveaux amis? Moi aussi! L’an prochain, tous mes amis de la maternelle vont déménager dans la classe de 1re année… et me laisser seule avec une vingtaine de nouveaux enfants! Je ne les connais pas les nouveaux enfants, comme tu ne connais pas les enfants de Toronto… Est-ce que tu crois qu’ils vont être gentils avec moi, les nouveaux élèves de maternelle?
Un petit sourire apparu au visage de ma grande voyageuse.
- Oui Madame Stéphanie! Ils vont être gentils avec toi parce que tu es très gentille.
- Tu vois! Je pense que toi aussi, tu vas avoir beaucoup d’amis à Toronto parce que tu es, toi aussi, très gentille!
La cloche annonçant le début de la récréation nous rappela à l’ordre : pour l’instant, tout ce qui compte, c’est le plaisir de sauter à la corde, de dessiner une marelle et de courir derrière un ballon de soccer en bonne compagnie.
À ma sortie de la classe, ma collègue Sonia m’attendait pour me raconter les réponses les plus farfelues énoncées lors de « l’eczéma » de francisation :
- J’avais une planche de vocabulaire devant moi, avec toutes sortes d’images représentant les membres d’une famille. Il y avait des grands-parents, des enfants de tous âges, un peu de tout. Je demande à Mameciré : « Où est grand-maman?» Lui, lève les yeux de la planche et me répond, tout simplement : « Madame Sonia, grand-maman est au Sénégal! »
Puis, au cœur de l’entrevue avec Fatima, je lui présente la même planche d’images. Puisque les images ne sont pas toujours très claires, je fais des hypothèses avec elle à savoir qui peuvent être les personnages, avant de lui demander ce qu’ils font dans l’illustration. Lorsque je propose que sur une image on aperçoit un frère et une sœur, Fatima lève un sourcil et me répond : «Mais non madame, ils ne sont pas frère et sœur; ils n’ont pas la même couleur de peau!»
Je te dis Stéphanie, pour des enfants qui ne parlaient pas un mot de français en septembre, ils ont réussit à m’en boucher un coin en juin!
Parfait! À voir l’expression rayonnante de Sonia, je savais que je venais de gagner une copine pour mon repas de l’Action de grâce en juin. J’avais tout à coup la certitude que si je faisais la tournée des classes, je trouverais bien une trentaine de collègues fiers du travail bien accompli, prêts à dire merci à la vie… et non pas tel que le dit la pensée populaire, prêts à dire « merci l’année est finie! » Tiens, je me demande : combien de dinde aie-je besoin pour nourrir une trentaine de personnes? Hum…
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